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Full text of "Lettres de guerre, 1914-1915 : Elle et lui : poèms"

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IL A ÉTÉ IMPRIMÉ DU PRÉSENT OUVRAGE: 

vingt exemplaires numérotés sur papier 
de Hollande Van Gelder. 



LITON CHEVALET 



LETTRES DE GUERRE 

1914-1915 

ELLE ET LUI 

POÈME 

Préface de MIGUEL ZAMACOÏS 
— — 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

PERRIN ET Q% LIBRAIRES -ÉDITEURS 

35, QUAI DES GRAND S-AUGUS TINS, 35 

1917 

Tous droit? de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. 



A M»e Rachel BOYER 
A M. Miguel ZAMACOÏS 



A M ll<? Marie-Louise DERVA L 
A M. de MAX 



Parrains et Marraines 




L. C. 



«ai 



Pour la première fois, ces « Lettres de 
Guerre » ont été dites aux Matinées de V Union 
des Arts , en juin 1916, par Mademoiselle 
Marie-Louise Derval et M. de Max. 



PRÉFACE 



Mon cher ami, 

Maintenant que vous avez fait le geste de gen- 
tille déférence envers le vieil ami en lui demandant 
quelques mots de présentation pour votre livre, 
permettez-lui, après vous avoir sincèrement remer- 
cié, de se récuser. 

Je viens de lire vos Lettres de guerre, jaillies si 
ardemment angoissantes de votre cœur et de votre 
cerveau, et c'est tout remué encore par cette lec- 
ture que je vous prie de ne pas me contraindre à 
une intervention de préfacier dont le moins que 
Ton pourrait dire c'est qu'elle serait inopportune, 
inutile, fastidieuse. . . 

vu 



PRÉFACE 



La préface, l'avant-propos, l'avertissement, 
étaient des artifices du temps de paix. Ils s'expli- 
quaient — ou s'excusaient — par la nécessité qu'il 
y avait d'aider parfois les lecteurs à enfiler comme 
une sorte de camisole de force l'état d'âme et l'état 
d'esprit indispensables à la compréhensivité de 
sentiments ou d'événements qui dans la vie cou- 
rante banale semblaient anormaux ou inaccepta- 
bles. C'était le boniment chargé de persuader au 
lecteur que cela pouvait arriver... Mais voici que 
c'est la guerre, la Grande Guerre ! Et depuis deux 
ans tout est arrivé t Depuis deux ans c'est, sous 
nos yeux et à portée de notre main, le bouillonne- 
ment visible et palpable, dans la Réalité, de l'Im- 
possible et de l'Incroyable ! Nous vivons et nous 
pensons parmi des faits et parmi des idées auprès 
desquels les conceptions les plus dramatiques, les 
plus horrifiques, les plus attendrissantes aussi, de 
nos annales historiques ou littéraires apparaissent 
comme de fades historiettes. Le magnifique, l'hé- 
roïque, l'horrible du Réel, ont surpassé tout ce que 
la Fable et la Légende avaient imaginé jusqu'à ce 
jour, et le simple carnet de route d'un humble 



VIII 



PRÉFACE 



canonnier de deuxième classe, la correspondance 
d'un pauvre « cuistot » illettré, font tort à Homère, 
à Dante, à Shakespeare, à Edgard Poë ! 

Votre livre est né dans ce temps-là — et de ce 
temps-là. Il vient à un moment où la Douleur se 
dresse nue comme la Vérité ; où elle est partout 
autour de nous, aiguë, tangible, vraie, et pour 
cette raison se suffit à soi-même. Il n'y a qu'à la 
montrer telle qu'elle est pour atteindre le fond de 
l'émotion et de l'épouvante, parce que du fait de sa 
réalité, de sa proximité, de sa diffusion, elle sur- 
git comme une monstruosité tragique que ne peu- 
vent grandir ni ennoblir les procédés ordinaires 
du langage ou de l'écriture. 

Cette Douleur, mon cher ami, vous l'avez ren- 
contrée : votre si vive sensibilité s'est heurtée à 
l'un de ses plus épouvantables aspects, au spectre 
aux yeux fermés et aux bras tendus, et comme au 
contact d'un fer rouge elle a poussé son cri d'hor- 
reur et de pitié ! 

Il n'y a rien de plus poignant, il n'y a rien de 
plus complet, qu'un cri de douleur ou de désespoir. 
N'ajoutons rien de factice et de conventionnet à ce 



IX 



PRÉFACE 



cri que sa spontanéité, en dehors de tout mérite 
d'expression, suffit à rendre émouvant et sacré. 
Tout ce que je pourrais dire de votre œuvre en 
déparerait la noble simplicité et en affaiblirait la 
haute portée sentimentale et patriotique. Nous som- 
mes les acteurs ou les témoins d'une époque où la 
Souffrance n'a pas besoin d'être présentée ! Elle 
s'étale, souffrance de la chair, sur les champs de 
batailles et sur les couchettes des ambulances ; elle 
est assise, souffrance du cœur, à chaque foyer. On 
n'a partout qu'à soulever un drap ou un voile de 
crêpe pour rencontrer des yeux vitreux ou des yeux 
rougis : aussi le sanglot seul est-il légitime et non 
le bavardage sacrilège ! 

A l'un des milliers de faits-divers terrifiants dont 
se compose à présent la réalité quotidienne, et que 
la Fatalité antique eût à peine osé imaginer, vous 
avez donné la stricte monture poétique qui l'isole 
et qui le sertit sans l'affadir. C'était votre droit 
d'écrivain bouleversé jusqu'aux moelles par les 
épouvantables et fantastiques événements contem- 
porains de jeter votre cri d'horreur dans le brou- 
haha général, et si des critiques grincheux et sté- 



x 



PRÉFACE 



riles vous reprochent comme à bien d'autres d'a- 
voir écrit pendant qu'on se battait, n'en prenez pas 
souci : par la sincérité d'une émotion qui se révèle 
dès les premières lignes, par la simplicité et la 
sobriété de la forme, par la volonté flagrante de 
demeurer dans l'humanité tant au point de vue des 
sentiments qu'au point de vue de l'expression, 
vous réfutez sans peine toute mauvaise accusation 
de littérature « pour de la littérature ». 

Je vais plus loin. Je prétends que c'est non seu- 
lement le droit des écrivains et des poètes, lorsqu'ils 
le font comme vous en toute sincérité, de noter 
leurs impressions, de crier leur admiration ou leur 
rancune, mais que c'est leur formel devoir. Quand 
donc tous ceux qui, écrivains ou artistes, ont le 
pouvoir, que dis-je, la mission, d'augmenter et 
d'enrichir le patrimoine universel vibreraient-ils 
utilement si ce n'était sous l'impulsion des sensa- 
tions exceptionnelles et au contact des événements 
formidables ? 

L'Avenir passera dans son crible les innombrables 
écrits nés de la Grande Guerre. C'est avec ce qu'il 
en retiendra que l'Histoire reconstituera plus tard 



xi 



PRÉFACE 



autour des faits inouïs l'atmosphère psychologique 
et intellectuelle de ce temps-ci, et il n'est interdit 
à aucun écrivain de bonne foi d'espérer que la 
parcelle de son cœur qu'il jette dans le champ im- 
mense ne sera pas un des modestes grains de la 
moisson future ! 

Miguel Zamacoïs. 

Septembre 19 16. 



\ir 



AMOUK 



1 



AMOUR 



LUI A ELLE 



34 juillet 19U. 



Ne te souvient-il pas que parfois je disais : 
« Que m'importe l'Amour? Que m'importe la Vie? »... 
... Combien Vous me tenez, Vousque je méprisais!... 
Aujourd'hui, rien ne peut assouvir cette envie 
De vivre malgré tout; et j'ai peur, ma Chérie!... 
... Si je mourais !... 



3 



LETTRES DE GUERRE 



Je ne faiblirai pas : je veux paraître fort 
Et je vais te quitter, — en uniforme, en armes, — 
Maison familiale où mon amour s'endort, 
Où ceux que j'ai chéris sont morts — sans larmes, 
Sans laisser deviner l'angoisse qui me mord !... 
... Peur de la mort!... 

Car je l'avoue, Amie, au moment de partir 
J'ai peur... non pas de nous : ce serait un blasphème, 
Mais de ne plus trouver, si je dois revenir, 
Les objets qui formaient comme un second moi-même 
Et de ne plus les voir ainsi que je les aime... 
... Peur de mourir !... 

0 muets bibelots, ô confidents discrets, 
Autour de notre amour vous formiez comme un cadre! 
En vous nous évoquions nos intimes secrets... 
Cette glace où toujours ton sourire s'encadre, 
Qui s'est cassée un soir au reflet de mes traits!... 
... Si je mourais 1... 



4 



AMOUR 



... Cette antique bergère au damas bouton-d'or 
Où tes cheveux si blonds se devinaient à peine... 
... Ces bronzes monstrueux du Yunnan ou d'Angkor 
Dont le rictus, dis-tu, « fait devenir vilaine » 
Et dont les yeux sur moi se fixent lourds de haine !... 
... Peur de la mort ! . .. 

... Romans dont le sujet sait te faire frémir; 
Coussins où ton parfum s'incarne et se dilue... 
Tous, quoi que vous soyez, chose, objets, souvenir, 
Après Elle, aujourd'hui, c'est vous que je salue, 
Chers témoins du passé qui va s'évanouir ! 

... Peur de mourir !... 



5 



AMOUR 



ELLE A LUI 



Auvergne, h* ctoiit i91£. 

Ne pense pas à moi lorsque tu partiras, 

Mon Aimé; notre amour passe après la Patrie! 

Si tu songes à moi, — je sais, — tu pleureras : 

Tu ne dois pas. — Non. — Au départ, il faut qu'on rie. 

Ne pense pas à moi lorsque tu partiras 
Mais regarde le Ciel, au loin, sur la prairie : 
Tout bleu, barré de blanc, bientôt il rosira: 
Ciel natal, ô drapeau vivant de la Patrie ! 



7 



LETTRES DE GUERRE^ 



Ne pense pas à moi lorsque tu partiras, 
Mais suspends à ton cou ma médaille bénie, 

— Talisman d'un bonheur qui naquit ici-bas, 
Qui ne pourra périr même atec notre vie, 

Qui plus vivace — un jour peut-être — renaîtra, 

— Gage de nos serments et du vœu qui nous lie. — 

Porte toujours sur toi ma médaille bénie 

— Fétiche de mon cœur qui sur toi veillera. 
Qu'elle garde ta vie au milieu des combats ! 

Je t'aime, mon Aimé; je souffre, et pleure, et prie. . 

Ne pense pas à moi lorsque tu partiras ! 



8 



AMOUR 



LUI A ELLE 



Troyes, â août 4 9iâ. 

C'en est fait, Tordre est là : demain matin je pars. 

A chaque instant, parmi tous les objets épars 
Qui composent mon paquetage, 
Passe et repasse ton image... 

Sans pouvoir te revoir, demain matin je pars. — 

Que te dire de plus, ô ma Chérie aimée? 

Je pars content et fier, l'âme enthousiasmée, 
Refoulant en moi mon chagrin 
Aussi, pour ne songer qu'au tien, 

Riant, pleurant, heureux, navré, ma Bien-aimée ! 



9 



LETTRES DE GUERRE 



... Nous quittons le dépôt pour un but inconnu 
Sur le front, paraît-il; et je me sens ému 
— Plus que je ne puis te l'écrire, 
Moins que toi sans doute à me lire — 
En laissant mon bonheur présent pour l'Inconnu ! 

Et je pleure en partant ton amour, ta tendresse 
Mais d'autre part mon cœur tressaute d'allégresse. 

Quoi ! Je pourrais être de ceux 

Qui seront les Victorieux, 
Et tout en étant fier je pleure ta tendresse. 



10 



AMOUR 



ELLE A LUI 



Auvergne, 9 août 1914. 



Je vais abandonner, mon Aimé, la demeure 

Où revivait ton souvenir. 
Il se pourrait, hélas ! peut-être que je meure 

Comme toi tu pourrais mourir; 
C'est donc sur notre nid et sur nous que je pleure 

A l'instant où je dois partir. 

1 1 



LETTRES DE GUERRE 



Car, depuis ton départ, sans cesse, ma pensée 

Nuit et jour te poursuit 
Et j'attends Dieu sait quoi, craintive, convulsée 

Sans trouver le sommeil qui fuit... 
Ou bien je me réveille au matin, angoissée 

De mes visions de la nuit. . . 

... J'avais depuis longtemps mon brevet d'infirmière... 

Bientôt je vais partir au front 
Pour un grand hôpital, ambulance d'arrière 

Que sans doute ils bombarderont... 
Tu peux penser si, comme femme, je suis fîère 

D'être de Ceux qui lutteront ! 

Pas de mots superflus et pas de gronderie : 

Je ne veux plus rester ainsi 
Compulsant mon tricot, trouant ma broderie 

Pleurant par là, riant ici, 
Quand je te sais vaillant, perdu dans la tuerie 

De cette lutte sans merci. 

12 



AMOUR 



Consolant des soldats ou pansant leurs blessures 

C'est à toi que je songerai : 
Je leur épargnerai ces minutes si dures 

Qu'on traverse en désespéré : 
Mal du pays, regrets, désespoirs : meurtrissures 

De leur cœur, je les soignerai. 

C'est ma façon, à moi, de te rester fidèle... 

Et lorsqu'un jour tu reviendras 
(Car toi tu reviendras!) tu me trouveras telle 

Qu'au départ, blottie en tes bras... 
A moins qu'à ton retour, par une loi cruelle, 

Dieu m'ait arrachée ici bas ! 



Mais jusqu'à ce moment de mon heure suprême 

— Si jamais il devait venir — 
Je te dirai : « Je t'aime », et dans ce moment même 

Où je saurai qu'il faut mourir, 
Comme aujourd'hui je penserai : «C'est toi que j'aime », 
Et, morte, en mon cercueil, j'aurai ton souvenir. 



i3 



AMOfJH 



ELLE A LUI 



Auvergne, 11 août 1914. 

Je vais à l'Hôpital pour tuer ma tristesse 
Et je parle aux blessés. — C'est un Palace Hôtel 
Trop blanc, trop luxueux, trop suant de richesse, 
Dont une aile est vouée à ceux qu'un sort cruel 
Mutila, dont l'autre aile est encore un Hôtel. 



Son parc, jusqu'au lac noir, s'étire avec mollesse. 
Beaucoup de vieilles gens et de jeune jeunesse 
Viennent s'ensevelir dans ce calme mortel 
Pour y pleurer leurs deuils ou cacher leur détresse : 
Vie effacée aux tons morts d'antique pastel ! 

i5 



LETTRES DE GUERRE 



Hier, dans ce parc baigné pàr la lune opaline, 

Une femme marchait entre deux jeunes hommes. 
Leurs uniformes bleus près de sa mousseline 
Passaient sous les sapins ainsi que des fantômes. 
Ils riaient : Eux, frivoles, — Elle, féminine, 
— Tous h eureux dans la nuit chaude et lourde d'arômes. 

Quelle superbe nuit ! Des étoiles sans nombres 

Traçaient le long ruban de la Voie Lactée : 

Eux paraissaient glisser vers le lac aux flots sombres 

Que la lune émaillait d'une brume argentée... 

On eut cru voir flotter trois lumineuses ombres 

Ne fut un rire clair perçant la nuit bleutée ! 

Elle !... La folle brise aux plis de son écharpe 
Se jouait, lui tissant un réseau de caresse ; 
Tendre, dans la ramure, avec un son de harpe, 
Elle lui murmurait des mots d'enchanteresse 
Tandis que sur la rive, où le rocher s'escarpe, 
Lassée, elle exhalait un râle de détresse. 

16 



AMOUK 



Alors n'avez-vous pas, — Femme qui êtes Elle ! — 
Songé que cette brise, — au même instant peut-être, 
En un lieu différent que le canon bosselé, — 
Charriait des relans de brome et de salpêtre ? 

Tandis que sa douceur ici vous caressait, 
Là-bas, ivre de rage, elle semait la mort... 
... Et la brise plus douce autour de vous passait... 
Tous ceux qu'elle brûlait, ceux qu'elle asphyxiait 
Je croyais les entendre. . . 

Et vous riiez phis fort, 
Symbole de la vie au dessus de la mort. 



Et dans l'immense salle où dormaient les blessés, 
Les soldats reposaient du sommeil des enfants... 
Parfois ils s'agitaient vaguement oppressés. — 
Femme ! Ils rêvaient de toi dans leurs rêves troublants, 
Et qu'ils te retrouvaient — les temps étant passés — 
Toi rieuse toujours, — Eux forts et triomphants ! 



17 



2 



AMOUK 



LUI A ELLE 



Aux Armées, H août 19/4. 



Mais quel mal faisaient-ils en flirtant, mon Aimée, 
Ces uniformes bleus près de sa mousseline ? 
Auraient-ils dû pleurer dans la nuit embaumée 
Sans presser tendrement Tes doigts d'une main fine 
Quand le ciel transparent sous l'a lune opaline 
Les convie à l'amour? Dis-le moi, mon Aimée ? 



*9 



LETTRES DE GUERRE 



Non ! Non ! Plus que jamais, profitez du moment ; 

Vivez en quelques nuits de multiples années, 
Comme les fleurs vite fanées, 
Au jour le jour, intensément. 



Ils auraient dû pleurer, trouves-tu, mon Amie? 
Pleurer, ainsi que toi, ton amour éloignée ! 
Quoi 1 D'autres sont heureux près de toi, désolée ! 
— Alors naissent en toi les germes de l'envie. — 
Ta souffrance déjà se trouve décuplée 
Et tu veux ce bonheur qui chez eux t'humilie ! 



Tu traduis, me dis-tu, le murmure du vent, 
Ses frôlements légers, ses râles d'agonie ! 
Y trouveras-tu, mon Amie, 
Mon baiser sensuel d'amant ? 



20 



AMOUR 



C'est ce même baiser d'ivresse et de vertige 

Qu'ils purent se donner ! — Je comprends ta torture ! — 

Le mien je le confie au vent. Tendre, il voltige 

Et s'incruste sur toi, vivifiante morsure. 

Or, chaque fois qu'il frôlera cette blessure 

Mon baiser renaîtra, voluptueux prodige ! 



Puisses-tu le garder — unique souvenir — 
Comme tu garderais le meilleur de moi-même 
Si jamais je devais mourir 
Lui seul dirait combien je t'aime. 



21 



GLOIRE — ANGOISSE 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 

Aux Armées, Alsace, 46 août 49iâ. 
{Aujourd'hui, nous avons passé la frontière !) 

Paysages chéris, témoins de mon enfance ; 
Vallons où j'ai grandi, forêts où j'ai couru; 
Châteaux-forts, aujourd'hui spectres de la puissance; 
Sources qui murmuriez le Grand Rêve attendu; 

Nuages qui formiez notre drapeau de France 
Quand votre écharpe blanche, errant par l'inconnu, 
Venait joindre pour nous — trait d'union immense — 
Le bleu, si bleu, du Ciel au rouge d'un roc nu; 



25 



LETTRES DE GUERRE 



Atmosphère troublante où, jeune, j'ai vécu, 
Où la nature entière est couleur d'espérance ; 
Reprenez la vigueur de l'antique ambiance : 

C'est Nous qui revenons fouler ton sol perdu, 

— Nous, Fils d'Alsaciens morts pour ta délivrance, — 

Ma seconde patrie, Alsace, Sol de France ! 



2 6 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Aux Armées, Alsace, 18 août 1914. 



Nous avons pris la garde, en avant, ce matin. 

Il fait gris. — Il fait froid. — On attend une attaque. 

Les canons ronflent au lointain 
Et de grandes lueurs percent le ciel opaque... 
On se sent anxieux de rester incertain. 



27 



LETTRES DE GUERRE 



Que se passera-t-il ? Chacun de nous l'ignore. 
Chacun de nous fera jusqu'au bout son devoir. 

Oui ! L'ambition nous dévore 
Car nous sommes Ceux-là dont la gloire est d'avoir 
Plante, hors de Chez Nous, le drapeau tricolore ! 

... Si je tombe au combat — avant lequel j'écris — 
Garde pieusement dans ton cœur ma mémoire. 

Je vais sans peur vers l'Indécis ! 
Ne pleure pas sur moi. Je vivrai dans la gloire 
D'être mort en Français sur le Sol Reconquis. 



a8 



GLOIRE ANGOISSE 



A Madame de *** pour lui 
confirmer la mort de son 
fils, le lieutenant de 



Aux Armées, Alsace, i 9 août 1914. 



Celui que vous pleurez, Madame, est un héros. 
Ayant tout préparé pour l'attaque prévue 
Il nous dit : « Le soir vient : dormez. Soyez dispos 
A rheure convenue, 



Je veille. » — Je le regardais : — Il était beau 
De cette beauté mâle, orgueil de notre race ; 
Je retrouvais en lui votre aïeul du tableau 
Du grand salon d'Alsace. 



2 9 



LETTRES DE GUERRE 



Il avait le même regard franc 4 velouté 
Avec le même éclair, à peine perceptible, 
Qui vrillait par instant, prenant l'acuité 
Du point noir d'une cible. 



Madame, Il était beau : je vous en fais serment. — 
Ah! Si vous l'aviez vu, debout, dans la clairière, 
Tel un père veillant sur son enfant dormant 
Vous eussiez été fière. 



Rien ne nous témoignait qu'il puisse être nerveux, 
Muet, l'oreille au guet, appuyé contre un arbre : 
Moi, je le devinais à l'éclat de ses yeux 
Dans son faciès de marbre. 



3o 



GLOIRE ANGOISSE 



Et soudain mon regard attira son regard : 
Je le vis tressaillir des pieds jusqu'à la tête : 
« Dors, mon petit, » dit-il, « dors, je veille, il est tard : 
« Demain, c'est jour de fête. » 



Alors, je vins à lui : « Qu'as-tu donc à souffrir? 
Tu peux me l'avouer sans rougir il me semble : 
Nous sommes deux amis : fe t'ai vu tressaillir ; 
Veux-tu veiller ensemble ? » 



« Demain », répondit-il, « sera mon dernier jour : 
a C'est un pressentiment, c'est presque une assurance. 
((Trois amours en mon cœur formaient un seul amour : 
« Dieu, ma Mère, la France. 

3-* 



LETTRES DE GUERRE 



<( Vers eux vont mes pensers avant tous les combats. 
(( Dieu, — (si, comme je crois, notreâme est immortelle), 
« Je Le verrai bientôt; je ne t'en parle pas: — 
« Mais, quant à ma Mère, Elle, 



« Elle qui va rester toute seule ici-bas, 
« Dis-lui qu'Elle domine en Elle sa souffrance ; 
« Que pour moi, par amour, Elle ne pleure pas 
« Et se donne à la France. 



« Oui. Qu'Elle se consacre aux enfants de tous ceux 
« Qui, Héros inconnus, sont morts pour la Patrie, 
« Laissant des orphelins, sans gîtes et sans feux, 
« Victimes de la vie. 



32 



GLOIRE ANGOISSE 



« Dis-lui que son amour aille sur ces enfants, 
« Qu'en leur enfance, Elle revive mon enfance : 
a Eux, ils seront l'espoir des demains triomphants 
« D'une plus grande France. » 



Sur ces mots II se tut. — Nous étions dans la nuit. 
Je lui serrai la main et lui promis, Madame, 
De vous faire savoir tout ce qu'il m'avait dit 
Si Dieu prenait son âme. 



Puis ce fut la tranchée à l'aube du matin. 
Pourquoi n'est-ce pas moi qui suis tombé? Mystère. 
On ne peut déchiffrer le livre du destin 
Tant qu'on est sur la terre. 



33 



3 



LETTRES DE GUERRE 



Comment suis-je sorti vivant de cet enfer 
Aux nuages épais de fumée et de flamme 
Qui déversaient sur nous cet ouragan de fer, 
Je l'ignore, Madame. 



0 Vision d'horreur, féérique Cauchemar.. . 
Le sol vibrait au rude choc de la mitraille; 
Les obus sifflaient, tonnaient, tombaient au hasard, 
Nous couvrant de pierraille 



Et je perçus soudain la voix, de votre fils : 
« En avant, mes soldats, sortons de nos repaire- ; 
« Nos pères ont été les héros de jadis : 
« Fils, surpassons nos pères. » 



34 



GLOIRE 



ANGOISSE 



« En avant, » criait-il debout sur le talus, 
« En avant, mes soldats. — Sortons de la tranchée! 
« Voyez, j'y suis! Ils ne tuent pas tous leurs obus ! » 
. . . Lors, ce fut la ruée. 



Nous courrions, nous tirions, sans souci du danger 
Et parfois nous rampious, pour rebondir ensuite, 
N'ayant qu'un seul désir : pouvoir les déloger, 
Qu'un seul but : la poursuite. 



Etions-nous des soldats, étions-nous des démons ? 
Nous courrions, nous tirions! — Ol'odeurde lapoudre, 
De la terre sanglante ! 0 le bruit des canons 
Tonnant comme la foudre ! 



LETTRES DE GUERRE 



0 ces cris des blessés voulant tuer encor, 
Ces râles des mourants gémissant des prières, 
Et cette voix — sa voix — plus forte que la mort 
« Fils, surpassons nos pères! » 



Celui que vous pleurez s'est conduit en héros. 
Je l'ai revu mourant sur son lit d'agonie. 
11 me fit signe encore et murmura ces mots : 
« Dieu — Ma Mère — Patrie. » 



36 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Orléans f 4 septembre 49iâ. 

Je ne sais plus comment je vis... 

Je me répète : Confiance... 

Mais ils avancent sur Paris ! 

... Ils vont frapper au cœur la France ! . . . 

Députés, Sénateurs sont partis. .. 

J'ai peur et je garde espérance. 

... Je ne sais plus gomment je vis... 

. . . Ils vont frapper au cœur la France... 



37 



LETTRES DE GUERRE 



Les Allemands vont sur Paris... 

Dieu ! Foudroyante est leur avance... 

Ils sont, paraît-il, à Senlis ! 

... Ils vont frapper au cœur la France ! . . . 

Je ne sais plus comment je vis : 

De toi, je suis dans l'ignorance I 

Quelle torture je subis ! 

... Ils vont frapper au cœur la France ! 

. . . Pardonne les mots que j'écris ! 

Je me répète : Confiance. . . 

Je ne sais plus comment je vis. . . . 

... Ils vont frapper au cœur la France ! 



S 8 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Orléans, 6 septembre 1914. 

Des bruits effroyables circulent. . . 

J'ai confiance, mais j'ai peur ! 
Je ne sais rien de toi ! J'attends ! Mes yeux me brûlent 
De fixer la grand'route où viendra le facteur. 

Des bruits effroyables circulent. . . 

A la mairie, on ne sait rien; 
À la gare, des gens affolés se bousculent : 
Il ne doit plus ce soir, — dit-on, — passer de train. 



39 



LETTRES DE GUERRE 



Des bruits effroyables circulent. . . 

La route est noire de fuyards; 
Voitures à chevaux et taxis y pullulent 
Et jettent aux échos Dieu sait quels racontars ! 

Des bruits effroyables circulent. . . 

Pourtant un chauffeur de Paris, 
En passant, m'a crié : « Faudra bien qu'ils reculent; 
« On les aura bientôt, — vous verrez — les bandits !» 

Des bruits effroyables circulent. . . 

... Aurait-il dit vrai, ce chauffeur ? 
Et je répète en moi ces mots qui me stimulent, 
Et, sans savoir pourquoi, j'attends et j'ai moins peur! 



4o 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Orléans, 8 septembre 1914. 



Le recul est fini. — Cette fois, c'est la lutte. 

L'ordre est formel : vaincre ou mourir. 

C'est l'offensive qui débute. . . 
Coûte que coûte il faut s'arrêter et tenir ! 



L'ordre est formel, signé de Joffre ; 
C'est l'appel aux Soldats, c'est l'appel au Pays. . . 
Prenez-moi donc aussi, moi femme, moi qui m'offre 

Pour les combattre, ces haïs ! 



LETTRES DE GUERRE 



Prenez-nous donc aussi, nous les femmes de France ! 
Comme nos fils et nos maris 
Nous lutterons sans défaillance. . . 

Donnez-nous donc à nous, les femmes, des fusils !... 

L'ordre est formel : mourir ou vaincre. 
La France entière est là derrière ses soldats... 
Regardez-les, bandits ! Puissiez vous vous convaincre 

Qu'il faut que vous ne passiez pas f 

... Ami, toi qui te bats sans doute en cette lutte, 

Fais ton devoir : on doit tenir ! 

... Près du triomphe est la culbute, 
Et peut-être demain ils devront déguerpir. 



4* 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Orléans, 41 septembre 1914. 

Oh ! Ce communiqué sublime, officiel, 
Ce mot prestigieux : « Victoire », 

Ils illumineront notre page d'histoire 
Comme les étoiles, le ciel ( 

Ce n'est plus un espoir : c'est une certitude; 

C'est la victoire, — et leur recul; 
C'est Paris délivré, leur plan colossal nul ! 
... Et ce n'est encor qu*un prélude I 



43 



LETTRES DE GUERRE 



Zouaves de Chambry, Spahis noirs de Penchard, 
Vous qui teniez coûte que coûte, 

Ils ne passèrent pas : vous leur barriez la route : 
Vos corps formaient notre rempart ! 



Artilleurs, fantassins de FOurcq et de la Marne 
Accrochés de Meaux à Trocy, 

Soldats d'Etrépilly, Vareddes et Barcy, 
Héros où la gloire s'incarne, 



Héros, parmi lesquels, peut-être, tu te bats, 
Vous avez sauvé notre France 

Quand la crainte naissait, — et notre confiance 
Maintenant vous suit pas à pas. 



44 



GLOIRE — ANGOISSE 



Pour passer et vous battre, il fallait vous surprendre... 

Ils s'en retournent sans espoir. 
Ils avaient le « vouloir » et non pas le « pouvoir »... 

Vous étiez là pour nous défendre ! 



. . . Ils sont battus I... Ils sont partis !... Ils ont cédé 

Soixante et quinze kilomètres ! 
En vous, Chefs et Soldats, ils ont trouvé leurs maîtres... 

Leur serrement s'est lézardé 1 



... Adieu libidineux désirs d'ivresse folle, 
Qu'ils devaient assouvir à Paris... 

— Mirage sensuel, illusoire oasis — 
C'est le beau rêve qui s'envole ! 



45 



LETTRES DE GUERRE 



Leur fuite et leur recul sont la réalité : 

La vérité, c'est leur défaite... 
Ils ont leur propre glas de mort pour toute fête, 

Le glas des morts pour volupté f 

★ 

0 Joffre, ô généraux de la France Immortelle, 

0 notre armée, ô nos enfants 
Un jour vous reviendrez superbes, triomphants, 

Plus beaux dans la France plus belle ! 



Vous avez en nos cœurs fait briller le soleil, 

Vous avez conjuré l'orage : 
Grâce à vous, la Patrie a repris son courage. 

O mon Pays, c'est le Réveil ! 

4« 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Camp de M..., le /<*r septembre 1914. 

(lettre reçue le 12 septembre). 



Je me demande, Amie, avec anxiété 

Si Ton t'a fait partir pour rejoindre ton poste ? 

Je ne puis plus calmer mon esprit tourmenté ! 

Ce retard de courrier ne peut être évité 

Et pourtant chaque jour je guette en vain la poste. . . 



47 



LETTRES DE GUERRE 



Où que tu sois, tu dois t'inquiéter aussi : 
Mon amour voudrait tant dissiper ta tristesse ! 
Notre cœur de soldat devrait être endurci, 
Il devrait se moquer de causer un souci... 
Te savoir sans nouvelle est ma seule détresse ! 



Sois rassurée, Amie : oui, je suis bien portant, 
A l'écart de la lutte, et je n'ai rien à craindre ; 
Je souffre du repos qu'on nous donne à l'instant 
Où la France a besoin de chaque combattant... 
Et c'est d'être éloigné du choc, qu'il faut nous plaindre! 



Avoir quitté l'Alsace est pour nous un chagrin : 
Nous avions la fierté de la tache accomplie. 
Nous pensions conquérir tout le pays lorrain, 
Reporter la frontière à la rive du Rhin 
Et refaire française une terre asservie. 

48 



GLOTltE 



ANGOISSE 



...Mais le vingt août, à l'aube, on nous dit: «Nous partons ! » 
Tous, nous avons crié: « Vivat! C'est une attaque ! ».. 
Non ! C'était le repos en arrière des fronts 
Où l'on se bat où Ton n'entend plus les canons 
D'où je t'écris sans goût, vautré dans ma^baraque ! 



... Je n'ose te parler de tout ce que je sais... 

On doit se répéter : « Espérance ! Courage. » 

De grands événements bientôt serout passés, 

Et nous vaincrons alors, d'autant mieux que, blessés 

En notre amour natal, nous aurons plus de rage. 



Oui, bientôt, — songes-y ! — notre tour reviendra. 
Fiers, nous avancerons pour pousser la poursuite 
Aussi loin qu'il faudra, plus loin qu'on ne dira ! 
Je te laisse à penser quelle joie on aura, 
Baïonnettes aux reins, à talonner leur fuite I... 



*9 



LETTRES DE GUERRE 



... Période d'attente et de recueillement !... 
Je te répète encor : « Courage et patience ! » 
Courage, on abattra cet orgueil allemand, 
Patience, on vaincra si l'on va sagement, 
Mais chacun doit tenir et garder confiance. . . 



5o 



GLOIRE — ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Orléans, 15 septembre 1914. 

Ta lettre arrive !... 0 quelle joie ! 
... Mon Bien-aimé, tu m'es resté... 
Et j'ai cru mourir dans ma joie, 
Et mon cœur s'est comme arrêté l 
Tant d'épouses et tant de mères 
Attendant le mot redouté 
Répandent des larmes amères... 
Mon Bien-aimé, tu m'es resté... 
J'ai honte de montrer ma joie... 
Et mon cœur s'est comme arrêté : 
J'ai cru mourir de joie ! 

5i 

UBRA8Y 
uwv* îfîsj « y OF ILUNOfS 



GLOIRE — ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Camp de M..., 21 septembre 491A. 

(Aujourd'hui nous avons appris le bombardement de 
la Cathédrale de Reims...) 



Le crime est consommé. — La Cathédrale brûle ! 
Français, ne pleurons pas : Ils seraient satisfaits. 
La honte sur leurs chefs chaque jour s'accumule ; 
Bientôt viendra l'instant où l'on récapitule : 
Ils devront acquitter. — Ne pleurons pas, Français. 



53 



LETTRES 



GUBKRK 



.... Ornements et vitraux fracassés sur la dalle, 
Pierres, pieux chefs-d'œuvre — orgueil de nos sculpteurs, 
Vous qui représentez la France triomphale, 
Pour vous anéantir ce fut la Cathédrale 
Qu'ils durent démolir : — Soyez accusateurs I 



Car c'est à Dieu qu'ils font la guerre, ces Sur-Hommes, 
La guerre à la Beauté dont Ils sont destructeurs, 
La guerre à l'Idéal forgé par d'autres hommes, 
La guerre aux Chevaliers-Poètes dont nous sommes, 
La guerre au Droit Sacré ! — Soyons accusateurs ! 



Meurtres, éveillez-vous : tous, Femmes violées ; 
Otages massacrés, prêtres, instituteurs ; 
Petits enfants montrant vos deux mains mutilées ; 
Sœurs de la Charité qui mourûtes souillées.. 
0 Martyrs ignorés : — Soyez accusateurs I 



54 



GLOJUtt ANGOISSE 



.. . Le crime est consommé !... D'abord ce fut la rage, 
— Ce pincement du cœur par une main d'acier, — 
Puis ce fut la douleur d'où renait le courage ; 
Ce fut un peuple entier, bondissant sous l'outrage, 
Se dressant tout-à-coup vengeur et justicier. 



Vous pouvez — Allemands, — héritiers des Vandales, 
Détruire par le feu nos plus vieux monuments, 
Abattre sous l'obus les tours des cathédrales, 
Piller dans les châteaux nos gloires ancestrales, 
Vous n'en recueillerez que nos ressentiments ; 



Mais vous ne pourrez pas faire naître la crainte... 
Imaginez, tramez des crimes colossaux, 
Nous n'aurons que dégoût, nous tairons notre plainte. . 
Déjà dans le lointain votre glas de mort tinte : 
Nous deviendrons vos chefs et non pas vos vassaux! 



55 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Hôpital de R,.. y 25 septembre 1914, 



Oui, c'en est fait : je suis partie... 

Mon cœur aurait dû se briser, 

Mais je n'ai pas voulu penser... 

Et je suis comme anéantie... 

... Oh ! Notre pauvre amour meurtrie... 

... Je ne veux, ni ne dois penser... 



5 7 



LETTRES DE GUERRE 



Notre train est train militaire. 

Il mène au front un régiment... 

... Quelques soldats parlent gafment : 

— Pittoresque vocabulaire. — 

Un autre songe, solitaire, 

Des fleurs à la main, longuement. 

Je m'approche et lui dis : « Courage! »... 
...En sés yeux, je vis deux lueurs : 
« Ils ont violenté mes sœurs, » 
Dit-il, « et brûlé mon village; 
« Donc, si je pleure, c'est de rage : 
« Il ne me reste que ces fleurs. » 

« Ces fleurs, c'est toute mon enfance, 
« C'est mon jardin et sa chanson, 
« C'est ma jeunesse de garçon : 
« Elles seront mon porte-chance, 
« Encourageront ma vengeance... 
« Chers souvenirs de ma maison !... » 



58 



GLOIRE ANGOISSE 



Quelle fierté d'être française, 
De penser : « De ceux-là, j'en suis ! » 
... Mes yeux se voilent, éblouis! 
...Je pars aussi vers la fournaise 
Enfin ! — Et je tressaille d'aise, 
Femme, de servir mon pays! 

... Mais, silencieux, en la gare, 
Arrive un convoi de blessés. 
Leur train stoppe, stores baissés. 
Rapide, chacun se prépare : 
Major « et donneur de cigares », 
Soldats et civils empressés!... 

Blessés, ô Soldats de la France, 

Défenseurs du droit déchiré, 

Salut, gardiens du sol sacré 

Qui luttez pour sarecouvrance, 

0 corps dont chaque membre pense : 

« Quimporte, il le faut, je vaincrai ! » 



59 



LETTRES DE GUERRE 



Salut, blocs de glaise vivante 
N'ayant d'humain que les regards, 
Héros qui semblez des vieillards 
Gardant en vos yeux l'épouvante 
De la vision qui vous hante : 
Ineffaçables cauchemars !... 

... Hurrah! C'est le train qui démarre ! 
Il nous conduit... d'où vous venez ; 
Et vos cris enthousiasmés, 
— Blessés sortis de la bagarre — 
Tandis que nous quittons la gare. 
Vers nous montent passionnés : 

Cris d'espoir, désirs de vengeance, 
Cris, aussi, d'encouragement, 
Vous formiez un hymne enflammant! 
Ces cris, c'était toute la France 
Se relevant en sa souffrance, 
Re-née en son abattement! 



60 



GLOIRE ANGOISSE 



Quel inoubliable voyage ! 
Quel souvenir j'en garde en moi : 
Mélange de fierté, d'effroi! 
Quel inoubliable voyage, 
Commençant en pèlerinage, 
Finissant^en acte de foi ! 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 



En passant au cimetière de B... (30 septembre 4944.) 



C'est pour vous que j'écris, Ames qui me sont chères, 
Morts qui croyiez dormir votre dernier sommeil 
En l'infini repos des humbles cimetières ! 
Pour vous, ô Morts aimés, quel horrible réveil 
Sous l'obus meurtrier qui vint heurter vos bières ! 



63 



LETTRES DE GUERRE 



Vous qui, vivants, viviez dans le luxe el le bruit, 
Vous aviez désiré, fuyant nos nécropoles, 
Reposer calmement en l'éternelle nuit 
Loin des regards badauds, curieux et frivoles; 



Et vous aviez trouvé ce village ignoré, 
Ce petit cimetière entourant cette église... 
C'était presque un jardin. Les oiseaux, à leur gré, 
Venaient y roucouler leur tendre vocalise, 



Les arbres et les fleurs y poussaient à foison ; 
— Pas de prescription, pas de règle observée — 
Le vieux prêtre y venait dire son oraison : 
0 Morts, c'était la paix que vous aviez rêvée... 



64 



GLOIRE ANGOISSE 



Insensés! Vous croyiez — même après votre mort 
A l'heure où votre chair n'est plus que de la cendre, 
Où vos os assemblés ont votre image encor — 
Vous croyiez — enfin seuls! — dormir sans rien entendre 
Dans ce lieu que la vie a choisi pour la mort ! 



Et puis, un jour d'été, dans l'aube matinale, 
Le sol autour de vous fut pris d'un tremblement. 
Malgré vous, vous guettiez la trompe triomphale, 
Le signal attendu du dernier jugement... 



0 Morts, ce n'était pas lejjugement céleste : 

C'était l'orgueil d'un homme — ou mieux, d'un empereur ! — 

Qui voulait s'affirmer, destructif et funeste, 

Sur vos fils, sur leurs biens, sur nous, — par la terreur. 



65 



5 



LETTRES DE GUERRE 



Vos squelettes meurtris trépidaient en leurs tombes, 
Et les bruits des canons montaient assourdissants... 
Votre champ vénéré, soudain, fut, sous les bombes, 
Gomme hersé. — Ho, Morts ! C'étaient les Allemands ! 

* 

Ho, Morts ! C'étaient les Allemands I 
Rien ne resta debout : Eglise ou cimetière, 

Pas une croix, pas une pierre. 

Tout fut souillé même la terre, 
Et tout fut dispersé même vos ossements ! 
Sacrilège effroyable — et combien volontaire — , 
Ils ont anéanti mausolés et calvaire ; 
Ils se sont retranchés dans les trous des caveaux ; 
Ils ont percé les murs de lâches meurtrières ; 
Le bois de vos cercueils leur fit des lits nouveaux ; 

Vos cendres furent leurs litières ; 

Leurs oreillers, vos ossements... 

0 Morts, ce sont les Allemands 1 



6G 



GLOIRE — ANGOISSE 



Pour vous, Impalpables Poussières 
Molécules de chair, Atomes d'ossements, 

Restes d'Etres jadis pensants, 

Pour vous, quels contacts infamants ? 
Et pourtant, Détritus des cercueils et des bières, 
0 Squelettes humains, Ancêtres, Père, Mère, 
Vous fûtes, — vous aussi,— des Français combattants : 
Vos corps putréfiés formèrent la vermine 
Qui, sur nos ennemis, obstinée, assassine 
S'incrustait et rongeait les soldats allemands : 

Lutte des morts sur les vivants, 

Du sol dont vous formiez la terre, 

0 Morts, contre les Conquérants ! 

* 

Or le combat dura pendant une semaine, 
Un combat meurtrier, opiniâtre, incessant 
Où chacun se battait dans de la boue humaine. 
Car cette boue était voire cendre et leur sang... 
Et le champ de bataille était votre domaine ! 



«7 



LETTRES DE GUERRE 



Comme il n'y restait rien des anciens tombeaux 
Chacun y vint creuser une tombe nouvelle ; 
Et les morts allemands, échappés aux corbeaux, 
Y furent enterrés, sans cercueils, pêle-mêle I 



Oh ! Promiscuité des cadavres haïs 
Et du sol où gisaient tes enfants, ô Patrie ! 
Au même emplacement d'autres sont enfouis... 
Au même emplacement leur chair sera pourrie... 



Une nuit, — * vers minuit — on n'entendit plus rien. 
Le bruit sourd du canon s'éteignit dans la plaine... 
Et le chant d'un oiseau montait aérien 
Dans la nuit lumineuse, étonnée et sereine ! 



68 



GLOIRE 



ANGOfSSE 



0 Morts ! Ils avaient fui — fui comme des brigands 
Pour des retranchements reportés en arrière... 
... Des troncs d'arbres séchés, équarris et tremblants 
Comme des bras pieux levés pour la prière, 
-Se dressaient vers le Ciel ! 

... Enfuis, les Allemands !... 

★ 

0 Morts, — ô Morts chéris dont plus rien ne me reste 
Ayant perdu la tombe où je puis vous pleurer ! — 
C'est dans tout l'Univers, et terrestre, et céleste, 
Que mon âme viendra parfois vous implorer. 

Vous êtes l'Univers ! — Vos dépouilles aimées, 
— Cendre, poussière, humus éparpillés au vent — 
Ce sont les blés nouveaux, ou les fleurs parfumées, 
Ou l'oiseau qui s'envole, ou le nuage errant... 



69 



LETTRES DE GUERRE 



Et je vous aime plus, puisqu'après la tuerie 
Où vous avez péri pour la seconde fois, 
Morts, vous avez refait encore de la Vie : 
Eternel Renouveau sur d'Eternelles Lois ! 



7 o 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Aux Armées, octobre 191 4. 



PRIÈRE 

Enfant — les mots sacrés de la sainte prière 
Que tu m'avais appris avec ferveur, ma Mère — 
Je les balbutiais mal et distraitement 
Disant : « Il n'entend pas, là-haut, au firmament, 
Le Bon Dieu ! » 



7 ; 



LETTRES DE GUERRE 



Puis l'enfance est sortie un jour du crépuscule 
Et le jeune homme naît. Sans être un incrédule 
Il vit au jour le jour, sans chercher le pourquoi, 
Sans voir dans la nature ou ressentir en soi 
La main de Dieu. 



Il est homme aujourd'hui. Sa' prière pieuse 
Souvent monte vers vous, Force mystérieuse, 
Quintessence suprême et pure de bonté, 
Espoir — Amour parfait — Justice — Charité : 
0 mon Dieu ! 



GLOIRE 



ANGOÎSSK 



LUI A ELLE 



Aux Armées, Picardie, octobre 49iâ. 



Aujourd'hui, traversant par hasard ce village, 

Le maire nous a dit : « Si vous avez le temps, 

Poussez jusqu'au canal, au relais du halage. 

Il nous est arrivé de nouveaux habitants : 

Oui, des réfugiés : un enfant, une femme. 

Allez-y. — Leur histoire est effroyable : un drame. » 



73 



LETTRES DE GUERRE 



Nous y sommes allés, et quand nous fûmes là 

Une femme en sanglots nous vit et se leva. 

« Ah! vous venez aussi pour connaître l'histoire! »... 

Elle essuya ses yeux, et sous sa mante noire 

Elle pressa contre elle un garçon de huit ans 

Aux deux bras enroulés dan« des linges sanglants. 

Voici ce qu'elle raconta : « Les Allemands 

« Sont arrivés chez nous un soir, à la nuitée, 

« Et, trouvant la maison par nous deux habitée, 

« Ils me firent loger l'officier des uhlans. 

« C'était un grand gaillard, cheveux blonds, face rouge, 

« Et qui ne semblait pas — mon Dieu — par trop méchant. 

« J'avais couché mon fils : n'est-ce pas, un enfant 

« Ça fait beaucoup de bruit, ça questionne et bouge : 

« Moi, j'avais peur, pour lui, qu'il ne soit irritant. 

a J'avais sorti du vin, fait une bonne soupe, 

« Un bon rôti : de quoi nouftir tout une troupe. 

« Il paraissait content et doux, cet Allemand. 



74 



GLOIRE ANGOISSE 



* 

« Il dîna vite et bien : il se levait de table 

« Quand, devant lui, mon fils surgissant comme un diable 

« S'écria : «Je veux voir l'Allemand ! » — Lui me dit : 

« Eh bien! Mais laissez-le s'approcher ce petit. 

« Vous nous prenez toujours poHr des ogres, vous autres! 

« Nous avons des gamins aussi beaux que les vôtres 

« Et, comme vous, nous les aimons. — Moi, j'en ai deux. 

« Sur moi, j'ai leur portrait. Comparez-les entre eux: 

(( Mon aîné lui ressemble à ce garçon, Madame ! 

a Mêmes yeux pétillants qui brillent, même flamme, 

« Même malice au coin des lèvres quand il rit. . , 

« Laissez-le s'approcher sans crainte, ce petit ! » 

★ 

« Mon fils le regardait le sourire à la bouche 

« Car ignorant le mal il était peu farouche. 

ce L'officier l'attendait en luf tendant les bras 

« Et répétait : « Viens donc, avance, ne crains pas! » 



7 5 



LETTRES DE GUERRE 



« Et l'enfant s'avançait vers lui, les mains tendues, 

« Rieur, semblant quêter les douceurs attendues 

« Quand soudain l'Allemand — (ces gens sont-il humains !) 

« Brusque tira son sabre et lui trancha les mains. 

« — « Tu peux grandir » dit-il, « futur soldat de France. 

t< Quelles que soient un jour ta force et ta vaillance, 

« — - J'en avais fait serment, j'en ai pris l'assurance — 

« Tu ne me tueras pas mes fils, mon Espérance ! » 

★ 

« J'étais là, devant lui, l'œil sans larme, aveuglé. . . 
« Et puis je vis. . . le sabre encore maculé. . . 
« L'officier qui riait. . . mon petit mutilé. . . 
« Et, ressentant en moi ma force décuplée 
« Sous ce rire brutal dont j'étais flagellée, 
« Je bondis à sa gorge et, net, je l'étranglai. 
« Il ne fit pas un cri, tomba comme une masse 
« Dans le sang de mon fils. 

« Je compris mon audace 
(( Alors ; — d'autres viendraient : ils voudraient se veng 
« Noji pas sur moi, — sur mon enfant ; et l'égorger. . . 



7 6 



GLOIRE ANGOISSE 



(( Tout sanglant, je l'ai pris. J'ai fui par la prairie. 
« Des gens nous ont caché dans une métairie. 
« Dans la nuit, un obus allemand l'effondrait. 
« J'ai pris mon fils sanglant. J'ai fui par la forêt, 
« J'ai marché sans savoir, en pleurs, échevelée. 
« Le petit gémissait. . . Je marchais affolée. . . 
« Le petit gémissait toujours : « Maman, j'ai mal ! » 
« Je marchais;... quand soudain, ainsi que l'animal 
« Forcé, je suis tombée inerte, évanouie. 

« Quand je me réveillai, la face réjouie 

« Démon fils me guettait : « Ce sont de bons amis, 

« Maman, » me disait-il, « qui nous ont recueillis. 

« Ils sont français, tu sais; ils t'ont trèsbiensoignée».. 

« ... Soignée !... Alors je vis l'action éloignée 

« Et ton sang, et le meurtre, et tes mains, mon enfant 

« Mais tu me souriais : « Ne pleure pas, Maman ; 

« Mes mains repousseront, comme pousse la branche 

(( Elaguée: au printemps. Ris, Maman, c'est dimanche ; 

« Mes mains repousseront. Pourquoi le Créateur 

« Ferait-il autrement pour moi que pour la fleur ? » 



77 



LETTRES DE GUERRE 



★ 

... (( Ris, Maman ! » répétait l'enfant serré contre elle. 
« Les bourgeons vont pousser à la saison nouvelle. 
« Ris, Maman ! Avec eux, mes mains repousseront... » 



La mère sanglotait, les genoux à son front, 

Et nous voyant debout, tous muets devant elle, 

Elle dit d'une voix presque surnaturelle 

Tant l'accent prophétique était grave et profond : 

« Admire-les, mon fils : Ceux-là te vengeront 

« Comme je t'ai vengé : dans le sang. Ils tueront ! 

« Soldats, si, comme moi, dans les nuits d'insomnies, 

« Vous voyez se dresser la mort, les incendies, 

« Si vous réentendez le râle d'un mourant, 

« N'ayez pas de remords : je n'en ai pas moi-même ! 

« Comme vous, j'ai tué défendant ce que j'aime I 

« Dites-vous : c'est la loi. Je tue en combattant. 

« Eux, ils avaient coupé les mains de cet enfant ! 



7 8 



GLOIRE ANGOISSE 



« Maintenant laissez-moi : vous savez mon histoire, 
<( Soldats I — Dors, mon petit ! » 

Et sous sa mante noire 
La mère le berçait comme aux jours écoulés 
Et l'enfant l'enlaçait de ses bras mutilés. 



79 



GLOIRE ANGOISSE 



ELLE À LUI 



Hôpital de R..., octobre 4914. 



Ami, si tu savais 
Comme ils sont gais et bons les blessés que je soigne ! 
Ce sont de grands enfants, ce sont de grands Français : 

Tout en eux le témoigne. 



Ce sont de grands Français : 
Un village perdu leur redonne les fièvres ! 
Ils palpitent joyeux à nos moindres succès, 

Les guettant sur nos lèvres ! 

81 



LETTRES Dfî GUERRE 



Ce sont de grands enfants : 
ils s'amusent d'un rien dans leur exubérance, 
St leurs rires naïfs — combien réconfortants ! — 

Dominent leur souffrance... 



Oui, riez ! Tant ne riront plus, 
0 Blessés ! Reprenez votre goût de la vie, 
Pour être forts et pour venger les disparus 

Qui sont tombés dans la tuerie !... 



Hier à l'hôpital sont venus des acteurs : 

-Les plus grands noms, dit-on, de nos plus grands théâtres. - 

Ce furent nos Héros qui furent spectateurs, 

Petits et grands blessés emmurés dans leurs plâtres, 

Et le théâtre était la salle aux murs blanchâtres 

Fief exclusif de nos majors-opérateurs ! 



GLOIRE ANGOISSE 



Us ont ri, nos blessés, d'une si douce joie ! 

Vous aviez disparu, trépidements lointains 

Du canon meurtrier qui déchire et foudroie. 

Ils oubliaientleurs maux — commeaux soirs enfantins 

Où se séchaient les pleurs, s'apaisaient les chagrins 

Sous un conte « de fée » ou « de ma Mère l'Oie I » 

0 pouvoir merveilleux des rythmes et des mots, 

Pouvoir surnaturel sur le corps et sur l'âme, 

Tu fus l'apaisement, la détente des maux 

Tout en étant aussi l'étincelle, la flamme 

Qui redonne la force au cœur et qui l'enflamme 

D'un courage nouveau pour des exploits nouveaux 

* 

Alors, à toi je pense, 
Car ces distractions, tu ne les connais pas ! 
Je ris ! Et toi, tu vis dans la fournaise intense ! 

Je ris, et tu te bats ! 



83 



LETTRES DE GUERRE 



Et pourtant il faut rire : 
Les visages en pleurs ne peuvent qu'affaiblir, 
Et je cherche un moyen de te faire sourire 

Sans te faire souffrir. 



Donc je joins à ma lettre 
Un conte de soldats que, pour nous, on a dit. 
En le lisant là-bas, tu souriras peut-être : 

Il est presque inédit. 



Vive et maligne paysanne, 
Ce fut Lyse Berty qui nous le détailla. 
Elle y fut fine, exquise et si bien « Marie-Jeanne » 

Et son humour y pétilla ! 



84 



GLOIRE — ANGOISSE 



Sera-ce le moyen de te faire sourire 
Pendant le court repos que laissent les combats ? 
Et peut-être en lisant ma lettre, vas-tu dire : 
« C'est un enfantillage ! 

Et tu ne riras pas ! 



MARIE-JEANNE 

Créée par M lle Lyse Bsrty. 

Mon lieut'nant, j'viens à vous pour demander justice ! 
Y-a dans vot'régiment des gens tout pleins d'malice 
Et qui m'ont fait avoir ben du désagrément. 
Car j'suis un' honnêt' fillt. — Ecoute^ mon lieut'nant 



85 



LETTRES DE GUERRE 



... Vous connaissez laferme et connaissez grand'mère. 
La ferme, on y mang'ben ; grand'mère, elle, est sévère, 
Surtout pour c'qu'a rapport à c'qui touche aux garçons I 
El' m'dit toujours comm' ça : « Fais pas comm' les poissons, 
«Ma fille : sous l'appât, prends garde aux hameçons ! » 



Or donc c'était dimanche où y-avait foire en ville. 

La grand'mère m'a dit : « Ma fille, vas-y donc : 

« Tu vendras notre beurr', nos œufs, not' volatile, 

« Et rapporteras d'I'argent... Mais, prends garde aux garçons! »! 

Moi, j'y dis : « J'ai ben peur; viens avec moi, grand'mère! H 

— « Peur, (qu'eir me répondit) : voilà d'un' autre affaire! 
«Tun'asqu'àn'pointrépondre aux questions qu'on t'peut faire 
« Si les hommes te parl'nt, eh ben, tu n'as qu'à t' taire... » 

— « Et si c'est point un homm'? » 

— « Lors, vas-y carrémer 

« L'homme seul est à craindre ! » 

— « Ah! Merci ben, grand'mère 

... Et c'est pourquoi je viens à vous, mon lieutenantl 



86 



GLOIRE .ANGOISSE 



... J'étais parti' gaiment, à cheval, sur mon âne, 
Entre mespaniers d'œufs, mon beurre et mes poulets. . . 
L'air était lourd; et j'me disais: « Va, Mari'-Jeanne »... 
Et j 'tremblais fort, parfois, aux bruits sourds des boulets!. 



... J'avais pas fait cent pas, cahin-caha, sur Fane 
Qu'au tournant du p'tit bois, j'vis un de vos soldats. 
(Ho ! J'ie voyais très ben tout en n'ie r'gardant pas!) 

— « Bonjour, (qu'y-m'dit). bonjour Mam'zelle Mari'-Jeanne 
(Et moi, j'pensais en moi : « Un homm', n' répondons pas ! 

« Vous pouvez me parlerfqu'y m'dit) ; j'suis pas un homme ! 

— « Pas un homm' (que j'y dis) ! Mais vous êtes soldat ! » 

— « C'est possib'e (qu'y-m'dit), je ne suis pas un homme ! \ 

— « Jarnidieu, cependant vous êtes ben beau gars ! » 

— « J'te répète (qu'y-m'dit), je ne suis pas unhomme, 
« Tout le mond' teFdira : j'suis Fcoq du régiment! » 

Et moi, que voulez-vous, j l'ai cru, mon lieutenant ! 



8? 



LETTRES DE GUERRE 



... Lors nous avons causé d abord sur la grand'route, 
Mais, comm' y faisait chaud, que le soleil tapait : 
« Au rebord du fossé, fera moins chaud sans doute 
« (Qu'y-m'dit); nous causerons beaucoup mieux, s'il teplait! » 
— Comm' y m'en dégoisa des tas de joli' choses ; 
Comm' il était gentil,... et doux,... et caressant! 

MoîJ'pensaisraJ'voudraisbenluid'maader, --mais point j'n'ose. 
« A quoi ça peut servir d'êtr' coq d'un régiment ? » 
Mais lui, y-m'racontait un tas de mignardises ; 
Moi, j'y disais : « Quoiq' coq, vous êtes ben beau gars! »... 
Ah ! M'en a-t-yfait voir,... et appris... des bêtises !... 

Mais c'était pas un homm' et j'en rougissais pas. 



Quand on fut las, y-m'dit : « Adieu, la Mari-Jeanne ! » 
- Moi, j'y dis : « Adieu Coq ! » 

J'remontai sur mon âne, 



88 



GLOIRE ANGOISSE 



J repartis pour la ville, — un peu ben courbatu' ! — 
J'vendis beurre, œufs, poulets, ben mieux que jVaurais cru 
Puis j'revins à la ferme et je dis à grand'mère 
Tout ce que j'avais fait, et combien j'étais tière ! 

Pour lors, ell' m'a batU', Monsieur mon lieutenant : 
« Va t'plaindre au Colonel ! (Elle était en colère.) 
« C'est pire cor' qu'un homm' un coq de régiment ! 
« Va t'plaindre au Colonel ! ma fill', faut qu'y-t'marie! » 

... J'en r'viens d'chez l'Colonel. J'y ai dit : « J'vousen prie, 
«J'pourrais pas vous donner un meilleur signarment : 
« Vous devez ben Fconnaitr', vous,l'coq du régiment?» 

... Mais j'n'os'rai plus jamais r'tourner chez la grand'mère, 
Car l'colonel m'a dit d'sa voix la plus sévère : 
a Rompez ! Voilà t-y pas d'un beau signalement : 
« Nous sommes tous des eoqs dans notre régiment! » 

... Quoi c'est-y qu'y faullaire alors, mon lieutenant ? 



*9 



GLOIRE ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Aux Armées, Nord de la France, octobre i 94 4. 



Ce que je vois 1 — Des champs incultes ; des ruines 

Des villages brûlés, déserts sous la bruine 

Ce linceul naturel que le ciel inventa 

Pour voiler la gaîté de la terre et des choses. 

Ce que je vois ? — Des moulins muets, ailes closes, 

Qui flambent; des clochers où l'obus éclata 

Qui s'allument, cierges géants, dont les fumées 

Montent comme l'encens vers le Dieu des Armées ! 



9* 



LETTRES DE GUERRE 



Ce que je vois ? — Des morts, et des blessés mourant 
Où. d'autres sont tombés et sont morts en souffrant ; 
Des cadavres terreux, tordus sous Fagonie, 
Dont les doigts sont raidis et crispés sur le sol; 
Ce que je vois ? — Les corbeaux rapaces, au vol 
Alourdi, se posant sur 1«» tombes garnies, 
Voleurs des sépulcres, vampires des tombeaux, 
Ces Allemands de la nature, les corbeaux ! 



Ce que je vois! Vouloirs, ardeurs, enthousiasmes, 
Notre mépris profond des obus, des miasmes 
Et notre confiance en nous, ô mes Soldats. 
Ce que je vois encor — bravoures — certitudes 
D'être vainqueurs, aussi meurtriers, aussi rudes, 
Aussi prolongés puissent être les combats. 
Ce que je vois enfin, dominant ma pensée, 
C'est toi — toujours toi — mon Aimée. 



9 2 



GLOIRE — ANGOISSE 



ELLE A LUI 



Hôpital de ft..., octobre 1914. 

J'ai besoin de te dire : « 0 mon Aimé, je t'aime ». 

Pourquoi ce soir plutôt qu'hier ? 
Je sais que tu le sais — et je l'écris quand même... 
Je t'aime mon Amour, mon Trésor le plus cher... 

Jamais bonheur fut-il aussi grand que le nôtre 

Aux jours lointains... si près de nous... 
Où nos cœurs ne pouvaient rien faire l'un sans l'autre : 
Tendre communion de la vie entre époux. 



93 



LETTRES DE GUKRRE 



Je t'ai donné de moi le meilleur de moi-même : 

Mon corps, mon cœur, ma foi ! 
Toi, tu m'aimes autant sinon plus que je t'aime... 
Pourquoi te répéter cela ce soir?... Pourquoi ?... 



Tous mes chers souvenirs me reviennent en foule 

Martelés au son du canon : 
Serments — gages — baisers dont l'avenir découle, 
Espoir qu'éveille un « oui », chagrin que cause un « non 



Tous mes chers souvenirs m'assaille nt et m'étreignen t. . . 

Je nous revois, comme autrefois, 
Au bord du grand lac noir où les roseaux se plaignent, 
Toi, grisé par la nuit, — moi, folle par ta voix ; 



94 



GLOIRE ANGOISSE 



Toi, murmurant des mots de tendresse infinie 

Câlins comme un bruissement, 
— Moi, pendue à ton bras, muette, inassouvie, 
Buvant tes mots d'amour comme un philtre enflammant. 



. . . Tous mes chers souvenirs me crispent et m'oppressent. . . 

Te souvient-il ? Te souvient-il... 
Mes gestes familiers qui bercent et caressent... 
Tes gestes d'amoureux protecteur et viril... 



Je voudrais me sentir dans tes bras, embrassée, 

Petite près de toi si grand... 
Je voudrais m'y blottir, pauvre oiselle blessée, 
Et vivre notre amour loin du crime allemand. . 

y5 



LETTRES DÎ-: GUERRE 



C'est la première fois que ma volonté cède ! 

Pourquoi ce soir plutôt qu'hier... 
Pardonne; j'ai si peur... Ton souvenir m'obsède... 
Est-ce un pressentiment qni vient traverser l'air. 



Je t'écris tout cela ce soir... Pourquoi ?... Pardonne ! 

Je souffre et tu souffres autant... 
Pardonne ; j'ai si peur... Au loin le canon tonne... 
Je me sens toute seule... Aimé, je t'aime tant !... 



GLOIRE — ANGOISSE 



LUI A ELLE 



Aux Armées, Nord de la France, octobre 1 91 A. 



Nul ne peut ici-bas savoir sa destinée... 
Demain c'est le combat, demain c'est l'incertain. 
J'ignore ce qui doit m'advenir, mon Aimée, 
Et quel sera mon sort fixé par le destin. 
Cependant, ce n'est pas un adieu que ma lettre : 
Ce sont des mots d'amour, pesés et réfléchis ; 
En les lisant ici, tu souffriras peut-être : 
Qu'ils puissent te prouver combien je te chéris. 

97 



LETTRES T)E GUERRE 



Nous avons l'un pour l'autre une amour très profonde 

Et nous avons vécu les jours les plus exquis 

Laissant autour de nous rire et jaser le monde, 

Heureux, insouciants, comme en un Paradis. 

Tu savais devancer mes espoirs, mes pensées, 

Enerver le désir, calmer la passion... 

Je te dois le bonheur de mes belles années, 

Toi qui fus mon amante et fus mon compagnon. 

... En revanche, ai-je été l'ami d'humeur égale, 

Celui qui sait chérir sans froisser la pudeur ?... 

Ainsi je me souviens cette phrase brutale 

Dite un soir de printemps écœurant de fadeur. — 

Nous étions à Paris et marchions dans la rue... 

Un homme nous croisa... « Tiens, » te dit-il, « c'est vous 

Toi, tu t'arrêtas net, rougissante, à sa vue... 

Moi, j'ai crié des mots très durs. — J'étais jaloux ! 

J'ai traité de roman, de fable, d'impudence 

Ce que tu me narrais sur cet être inconnu ; 

J'ai dit : « C'est ton amant! » de cet ami d'enfance... 

Je sais que depuis lors tu ne l'as point revu... 



98 



GLOIRE — ANGOISSE 



Je sais qu'injustement je t'avais accusée... 

J'étais fou ! J'étaisfou... Pardonne mon courroux ! 

Oui, j'ai douté de toi ce soir-là, mon Aimée ! 

Mon amour est si grand. — Pardon : j'étais jaloux. 

Aujourd'hui, je t'écris : « Il se peut que je meure, 
Il se peut que demain tu sois seule ici-bas. » 
— Seule, tu souffrirais ; — seule, toi la meilleure. — 
Lis bien ceci : Je ne veux pas. — Tu ne dois pas ! 
Il faudra par amour pour moi, pour ma mémoire, 
Enfouir dans ton cœur le chagrin ressenti : 
Des larmes pour ma mort viendraient ternir ma gloire ; 
Je serai mort vaillant, mon devoir accompli. 
Crois-moi: je ne suis pas celui qu'il faudra plaindre... 
Ceux qui partent, — ceux-là, — ce sont eux les heureux ! 
L'avenir incertain, pour eux, n'est plus à craindre : 
Ils le laissent à ceux qui restent derrière eux... 
Ceux qui partent s'en vont dans une apothéose ; 
La gloire, pour toujours, auréole leurs noms. 
Ce sont les Champions de la plus Juste Cause : 
Le Droit primant la Force et vainquant les canons. 



99 



LETTRES DE GUERRE 



Je le répète encor : si je meurs, ma Chérie, 

Il faudra m'oublier, — oui ! — comme malgré toi, 

Lentement.. ., lentement..., maFemme..., mon Amie... 

Et, m'ayant oublié, vivre double... pour moi ! 

Si je meurs, que ce soit ce compagnon d'enfance, 

— Celui de qui, jadis, j'avais été jaloux, — 

Que ce soit celui-là qui berce ta souffrance 

Et devienne l'ami qui deviendra l'époux. 

T'ayant connue enfant, il aura l'indulgence, 

Le tact, la douceur envers ton cœur meurtri ; 

Il forgera des mots pour peupler ton silence, 

Des mots pour éclaircir l'avenir assombri ; 

Il saura réveiller souvenirs de jeunesse, 

Rêves de jeune fille ébauchés à mi-voix, 

Confidences d'un soir sous la lampe qui baisse... 

Vous vous retrouverez plus unis qu'autrefois ! 

Mon amour est si grand que je te veux aimée : 
Lui seul saura vraiment, après moi, te chérir 
Car il t'aime toujours puisqu'il t'a respectée, 
Et puisqu'il est fidèle à ton cher souvenir. 



ioo 



GLOIRE ANGOISSE 



Quelle preuve d'amour, Amie, il t'a donnée 

En conservant son cœur intact et pur... pour toi ! 

... Nul ne peut ici-bas savoir sa destinée... 

Si je meurs, vivez double en souvenir de moi ! 



10 f 



GLOIRE 



ANGOISSE 



LUI A ELLE 



De l'ambulance, octobre 1914. 



Je n'ai rien vu de la bataille. 
Nous allions prendre poste en lisière d'un bois, 
Le canon tonnait fort ; nous marchions trois par trois 

Tapant de nos pieds la broussaille. 

... Nous allions prendre poste en lisière d'un bois. 
Les arbres ébranchés se tordaient hors de terre. 
Un oiseau pépiant s'envolait solitaire 
Et le canon plusrauque absorbait notre voix. 



io3 



LETTRES DE GUERRE 



Les arbres se tordaient de terre. 
Par endroits, le sol noir paraissait labouré 
Et le bruit du canon montait accéléré 

Comme un roulement de tonnerre. 



Je me rappelle un cri qui n'avait rien d'humain : 
Frémissement d'ardeur se terminant en râle. 
Au loin, c'était la charge ennemie, infernale. 
J cme sentais hurler, loup, fauve, en la rafale... 
Et brusquement, je ne me souviens plus de rien. 



Ma blessure est à la figure, 
M'a-t-on dit. Je ne sais, car je ne puis rien voir ; 
Et je dicte ces mots (que tu vas recevoir), 

Pour toi que, — dans la nuit obscure , 

io4 



GLOIRE ANGOISSE 



Des bandes qui closent mes yeux — je crois revoir 
Tant j'ai gravé dans moi ton corps et ton visage, 
Tes gestes familiers, ta voix, ton babillage, 
0 mon Amie, ô mon Amour, ô mon Espoir ! 



J'ai gravé dans moi ton visage... 
Un obus, en passant, m'a brûlé près des yeux... 
Ce fut un grand combat. Je suis blessé ; mais, Eux, 

Ils ne l'ont pas pris : le village ! 



... Je me rappelle un cri qui n'avait rien d'humain : 
Frémissement d'ardeur se terminant en râle ! 
Au loin c'était l'assaut ennemi, la rafale 
D'hommes qui s'élançaient,... la Garde Impériale. — 
Je suis blessé. 

La Garde, il n'en reste plus rien ! 



io5 



SOUFFRANCE 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital...', Paris, novembre 1914. 



0 mon Amour aimé, ma Tendresse, ma Vie, 
Toi qui sais les secrets que j'ai toujours cachés* 
Il faut que je te livre aujourd'hui, mon Amie, 
L'effroyable malheur dont nous sommes touchés : 

Je ne vois plus. — Jamais, durant toute ma vie, 
Jene verrai plus rien. — Rien ! — Mon regard estmort. 
C'est l'éternelle nuit et c'est l'ombre ennemie, 
C'est le noir effrayant où tout ce qui vit dort. 



109 



LETTKES DE GU ERH K 



Ton image, sous mes paupières abaissées 

Où ne pourront plus naître un sourire ou des pleurs, 

Ton image, seul but de toutes mes pensées, 

Sera pour moi le jour, le soleil et les fleurs ! 



Oh I Je la garde en moi comme un dieu, ton image . 
Le nimbe d'or léger de tes cheveux si blonds, 
L'ovale souriant que formait ton visage 
Et tes yeux bleus ombrés si câlinement longs ! 



Jamais plus, jamais plus, ô chères effigies 
Je ne vous verrai vivre autrement que dans moi ! 
Je vous devinerai sous mes mains amaigries : 
Çe sera toujours Toi sans être vraiment Toi. 



1 10 



SOUFFRANCE 



Et puis, soudainement, me mord ce doute atroce : 
Si ton amour, avec mes yeux, était perdu? 
L'amour est quelquefois si cruel, si féroce ! 
Et mon cœur se torture en ce doute éperdu. 



Et c'est alors, crois-moi, que pire est la souffrance, 
Car tu vas me répondre, — et je ne verrai rien, 
Ni les mots de tourment, ni les mots d'espérance 
Et j'interpréterai, sans comprendre très bien : 



Je ne puis, pour l'instant, rien faire par moi-même 
On me lira ta lettre. — Ecris donc clairement ; 
Et, si tu ne peux plus m'aimer comme je t'aime, 
Trace-le sans frémir. Réponds brutalement. 



1 1 1 



LETTRE DE GUERRE 



Si tu m'aimes encor, donne-moi ta tendresse. 
Les mots d'amour sincère on peut tous les oser, 
Charmeurs comme un baiser, doux comme ta caresse 
Qu'ils calment ma douleur et puissent l'apaiser 



Car je n'ai plus mes yeux, le miroir de la Vie... 
Pourtant je ne suis pas, — dit-on, — défiguré. 
Tu peux m'aimer encor, n'est-ce pas, ma Chérie? 
Et j'attends anxieux, sinon désespéré. 



I I 58 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital..., Paris, décembre li) 14. 



Je souffre maintenant une torture affreuse : 
Je n'ai plus de courage et je n'ai plus d'espoir ! 
Je t'espérais encore, ô guérison heureuse... 
Aujourd'hui, je le sais : je vivrai dans du noir. 

Dans du noir... sans pouvoir rien voir que d'illu-oi 
Ah ! Dieu ! Si seulement je n'avais jamais vu !,.. 
Car perdre ce bonheur dont reste la mémoire, 
L'avoir connu, c'est pire que l'avoir perdu ! 

n3 



LETTRES DE CUEKUK 



Infini de la mer, horizons de nos plaines, 
Silhouettes des monts se mariant au ciel, 
Je ne chanterai plus vos visions lointaines : 
Vous êtes confondus dansce noir éternel! 



Et plus cruelle alors ma douleur se réveille ! 
Les formes, on les peut concevoir sous les doigts ; 
La voix, le son, le bruit sont perçus par l'oreille... 
Mais lumière, couleur, — voluptés d'autrefois! — 



Je ne goûterai plus votre charme impalpable ! 
L'oreille ni les doigts n'en donnent notion, 
Et vous serez pour moi le mirage effroyable 
Que voudra me créer l'imagination ! 

n4 



SOUFFRANCE 



. .. Je ne pourrai plus, — seul, — fuir, errer à ma guise... 
La nature a péri quand mon regard est mort ! 
... Décroissance des tons à la gamme imprécise, 
Rayonsd'or du couchant dans le bois qui s'endort, 



Clair-obscur merveilleux de la nue à l'aurore, 
Cavalcade des nuages vers le soleil 
Tels nos pensers fougueux se pressant pour éclore, 
Je ne vous verrai plus jamais qu'en mon sommeil ! 



Je ne pouvais garder ma plainte qui s'exhale : 
Te l'avoir confiée est un soulagement. 
Tu ne peux pas juger ma torture morale... 
Pardonne si je cède au découragement 



n5 



lp.ttr.es de guerre 



Car je me sens si seul en ma nouvelle vie 

Que toujours, malgré moi, me montent des regrets... 

Et je ne verrai plus tes yeux, ô ma Chérie, 

Et c'est un peu, pour moi, comme si je mourais ! 



116 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital..., Paris, décembre 491 4-. 



Tu me disais, — t'en souvient-il ? — 
« J'aime, pour leur malice, 

Tes yeux où le sourire glisse 
Au gré de ton caprice 

Dans l'ombre brune de tes cils. » 

117 



LETTRES DE GUERRE 



Tu me disais : « J'aime tes yeux 

Où mon amour devine, 
En l'éclair qui les illumine, 

Ta piété câline 
Quand ils me couvent, anxieux ! » 

Tu me disais, — t'en souvient-il ? 

« J'aime, pour leur tendresse, 
Tes yeux ! Et, parfois, je cherche... Est-ce 

Brûlure ? Esc-ce caresse 
Qui perce l'ombre de tes cils ? » 



Adieu, rire malicieux, 

Eclair, flamme, brûlure ! 

Adieu, caresse de mes yeux ! 
Mon regard est vitreux. 

... Terrible est le mal que j'endure !... 



M'aimeras-tu moins sans mes yeux ? 
118 



SOUFFKANC, 



ELLE A LUI 



Hôpital de 71..., décembre 49 fi. 



Je t'aime, mon Ami, bien mieux que je t'aimais 
Et t'aime plus encor! Mes sentiments de femme, 
Tous, s'éveillent en moi — tous ceux que j'ignor 
Je t'aime maintenant de mon cœur, de mon âme 
Gomme une mère et une amante, à tout jamais ! 



îr 9 



LETTRES DE GUERRE 



Je serai près de toi la nouvelle Àntigone... 
Mon amour d'amoureuse apaisera ton cœur 
Quand tu me dicteras ces mots dont je frissonne, 
Mots d'espoir infini, mots d'amère rancœar, 
Mots tristes, douloureux aussi, que je soupçonne! 



Je les écrirai tous, quels qu'ils soient, — sans effroi : 
Ta pensée et la mienne en seront plus unies; 
Tes yeux morts revivront de par mes yeux à moi 
Et tu ressentiras tes prunelles ternies 
S'éclairer de l'éclat que j'aurai mis en toi. 



Ne pleure plus tes yeux; les miens te feront vivre : 

Ils sauront deviner ce que tu voudras voir, 

Et lisant dans ton cœur comme on lit dans un livre 

Ils illumineront ton immuable noir 

Des rêves enchanteurs que chacun veut poursuivre. 



T20 



SOUFFRANCE 



Oublie, ô mon Aimé, ces jours de cruauté 
Où ton cœur de poète a souffert plus qu'un autre! 
Que l'ombre que tu vois, de la réalité 
Adoucisse l'horreur ! Pour moi, deviens l'apôtre 
De l'amour malgré tout : éternelle clarté ! 



Si je pouvais venir — hélas! prends patience! — 

Je resterais assise au chevet de ton lit, 

Je te dirais, mon Bien-aimé, ma confiance 

Et que je suis heureuse aussi, — puisque tu vis, — 

Et que je t'aime - mieux qu'hier — pour ta souffrance 



Et parce que je sais que tu es malheureux... 
Donc plus d'anxiété, plus de désespérance : 
L'amour est dans ton cœur et non pas dans tes yeux! 



121 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital..., Paris 31 décembre 19 1 4. 



Souvent je parais fort et je fais le bravache : 

Je dis que, sauf te voir, je ne regrette rien. 

Eh bien, je mens ! — Je mens. — Je regrette— ch combien ! 

D'être tombé trop tôt sans accomplir ma tâche 

Et d'être un inutile, un pleurard sans panache, 

Un demi-mort vivant : un homme aveugle enfin. 



LETTRES DE GUERRE 



Mais je regrette encore, et bien plus mon Amie, 
De ne pouvoir Les voir au jour qu'ils reviendront 
Ceux parmi qui je fus et qui bientôt vaincront 
Ayant humilié l'Allemagne ennemie, 
Vous, justiciers du droit, punisseurs d'infamie 
0 mes Chefs vénérés, ô mes Soldats du front. 

J'entendrai retentir sur l'asphalte des places 
Le rythme de vos pas souples et cadencés, 
Se cabrer et hennir vos chevaux énervés, 
Bourdonner des moteurs, cliqueter des cuirasses, 
Vibrer le macadam sous le poids des culasses : 
Sons de la terre, — Sons de l'air, — Sons des pavés! 

J'entendrai! J'entendrai les tambours, les trompettes, 
Et l'appel enivrant des hymnes triomphaux, 
J'entendrai, rehaussant nos chants nationaux, 
Les hourras de Paris, vivats fous, cris de fêtes, 
Tout le peuple acclamant les héros que vous êtes, 
Tandis que sous le vent claqueront vos drapeaux. 



124 



SOUFFRANCE 



Mais je ne verrai pas, ô Guerriers des Ententes, 

Ces soldats dont je fus — et ne suis qu'un débris ! — 

Défiler fiers et beaux sous ces transports de cris! 

Je ne les verrai pas vos armes éclatantes, 

Vos croix d'honneur, briller d'autant plus scintillantes 

Qu'elles pourront reluire au soleil de Paris. 

Je serai là scrutant mes ténèbres forcées, 
Mais mon cœur bondira quand Vous défilerez. 
Je suivrai le chemin que Vous parcourerez : 
Oui : Bois de Boulogne, Etoile, Champs Elysées; 
Oui, j'irai, haletant, mes paupières baissées, 
Et j'aurai cette gloire aussi — que Vous aurez. 

J'irai, mais ce chemin sera presque un calvaire : 

A chaque cri, je songerai : « Si je voyais ! » 

Et plus cuisants en moi renaîtront des regrets 

Et pourtant ces regrets je les ferai se taire 

Disant en mon orgueil : « S'il était à refaire 

Ce sacrifice de mes yeux, je le ferais. 

Mes yeux, ils sont donnés pour la Revanche entière. 

Et cette Revanche, nous Tavons : J'en étais! » 

125 



SOUFFRANCE 



ELLE A LUI 



Hôpital de R..., <l* r janvier 1915. 

Il est minuit, mon Bien-aimé, le tocsin sonne... 
Les trompettes partout vibrent au « Garde-à-vous ». — 

Je n'ai point peur, mais je frissonne... 
Les sœurs, à mes côtés, se mettent à genoux... 

Déjà Tordre est donné d'éteindre en notre salle. . . 
Les blessés, de leurs lits, jasent insouciants, 

Parfois une plainte s'exhale 
Et parfois des lazzis se croisent sémillants... 



127 



LETTRES DE GUERRE 



Le noir de la nuit noire entre par la fenêtre 

Et se mélange à l'ombre où, passifs, nous veillons, 

Tandis qu'au Ciel on entend naître 
Le rythme saccadé des moteurs d'avions. 



On croirait voir passer des étoiles filantes... 
« Ma sœur, ce sont les yeux d'un ange gardien 

Ces lumières qui bougent, lentes, » 
Crie un blessé. Puis de nouveau la nuit — plus rien... 



Sentinelles du Ciel, au clocher de l'Eglise 

La Croix du Christ voisine avec le Coq Gaulois : 

Symbole d'union précise. 
« Elle absout, » dit le Coq. « 11 veille, » dit la Croix... 

iu8 



SOUFFRANCE 



... A la pale lueur de ma lanterne sourde 

Je te trace ces mots. — Le courrier doit partir. — 

Je n'ai point peur. Ma tête est lourde..* 
Ces assassins de l'air vont-ils pouvoir venir?... 



ce 11 faut prier », me souffle une religieuse... 

Et dans la nuit j'entends monter un chant fervent... 

Je me souviens ! — « Ma prière pieuse 
— (Ecrivais-tu) — vers Vous, Mon Dieu, monte souvent! 



. . . Les ombres de la Croix et du Coq se redressent 
Fièrement, semble-t-il !... Absous... Veille... Prions... 

... Au loin des sons successifs naissent 
Plus sourds, plus espacés que les sons des canons !... 



LETTKES DK GUE H RE 



11 faut prier... « Mon Dieu, Dieu bon, Dieu de la France.. 
La nuit noire se fend d'un sillage d'éclair !... 

« Dieu protecteur de la souffrance... » 
C'est comme un tremblement sur la terre et dans l'air.. 



« Protégez-nous, Mon Dieu, Quintessence suprême... 



Et soudain l'hôpital semble être soulevé... 



Mon bien Aimé, c'est toi que j'aime... 



Qu'il parte ce billet encore inachevé!... 



i3o 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital..., Paris, 40 janvier 4915. 



Voici huit jours bientôt qu'elle m'est arrivée 

Cette lettre partie encore inachevée ! 

... Comme est plus noir le noir où je me sens perdu !... 

Horrible anxiété qui m'étreint et me ronge !... 

Silence déprimant qui dure et se prolonge !... 

... Plus que jamais je suis noyé dans l'Inconnu. 



i3i 



LKTTftES DE GUERRE 



Ceux que j'entends parler, ceux-là savent peut-être. 
Je le crois. — L'autre jour on m'a dit : « C'est un prêtre 
Qui vous parle à présent, » et j'entendis la voix 
Murmurer: «Soyez fort. Soyez homme. Courage. »..• 
Et moi je revoyais sans cesse ton image, 
Et de ce jour je souffre encor plus qu'autrefois ! 

Pourquoi donc du courage et pourquoi de la force ? 

... Peut-être es-tu blessée?... Et penser qu'on s'efforce 

Systématiquement de me taire ton nom. 

... Toujours les mêmes mots : « Soyez fort, soyez homme! » 

Mais vous me déchirez bien plus le cœur en somme 

En me cachant un « oui » qu'en me taisant un « non » 

Je devine des mots parfois: « Terrible, atroce »... 
Est-ce de moi qu'on parle ? — Un silence féroce 
Plane subitement lorsqu'on me voit guetter. 
... Ah ! Si je pouvais voir l'éclat de vos prunelles 
Ou bien le tremblement de vos lèvres entre elles, 
Sans un mot, je saurais ce qu'il faut redouter. 



KÎ2 



SOUFFRANCE 



Car pour vivre la vie où par une influence 

De milieu, de climat, de race, de naissance, 

Nous sommes devenus des pantins ici-bas, 

Il faut avoir appris le langage des gestes, 

La langue des regards effrontés ou modestes, 

Et comprendre les mots qu'on pense et ne dit pas. 

Or la seule façon de les pouvoir comprendre 
C'est de lire en les yeux. On ne peut se méprendre 
A l'ombre, à l'étincelle, aux sourires, aux pleurs 1 
Il suffit d'un éclair qui s'éteint ou s'allume 
Pour redonner l'espoir au cœur qui se consume, 
Pour préparer une âme aux plus cruels malheurs ! 

Moi, je suis dans la nuit ! Il faut que je devine. 
C'est ton image seule, en moi. qui m'illumine ! 
Je n'ai pour me guider que les yeux de ma main 
Et ma main ne peut voir les mots que l'on me cache .. 
Mon Amie, écris-moi par pitié, que je sache ! 
J'ai souffert et je souffre et ne suis qu'un humain ! 



i33 



LETTRES DE GUERRE 



Je souffre ! Par pitié, je demande une ligne 

Me disant « Je vais bien, je t'aime ». La consigne 

T'interdirait sans doute un billet détaillé ; 

Je te demande un mot, un mot, — je t'en supplie - 

Pour calmer une angoisse où perce la folie ! 

Mon cœur bat convulsif et comme tenaillé ! 



i34 



SOUFFRANCE 



POUR LUI 



15 janvier 1913. 



Comme était fidèle 
Le chien de la vieille gravure 
Qui suivait le corps de son maître 
Jusqu'au lieu de la sépulture, 
Ainsi, — je puis vous le promettre — 

On vous fut fidèle. 



ï 35 



LETTRES DS GUERRE 



Comme est aimé 
Le premier bijou que Ton rêve, 
Désir ardent qui mord sans trêve, 

Vous fûtes aimé. 



Comme est aimé 
Le premier gage de tendresse, 
L'anneau qui scelle une promesse 

Vous fûtes aimé ! 



Pourquoi des reproches 
L'homme propose, Dieu dispose. 
L'orage vient ; le bonheur passe ; 
Jours de gaîté ; nuit de névrose ; 
Rêve doré ; sanglante trace ! 

Pourquoi des reproches 



j36 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital..., Paris, 2 / janvier 1915. 



Quoi, plus un mot d'amour... quand je suis comme un lâche 
Façonnant un espoir dont je veux me bercer ! 
Quand je me fais forçat, moi-même, de ma tâche 

Pour ne plus penser ! 
Quand j'épie un silence où dort ce qu'on me cache ; 



i3 7 



LETTRES DE GUERRE 



Quoi, plus un mot d'amour? Mais que t'ai-je donc fait? 
Me parler d'un anneau, de l'amoureuse grève, 
De la fidélité du chien qui vous léchait 

Du bijou qu'on rêve 
Quand je péris d'angoisse ! — Oh ! je suis stupéfait ! 



i38 



SOUFFRANCE 



POUR LUI 



/er février 4915. 



Mon Ami, la voici cette lettre attendue : 
Depuis longtemps je voulais l'envoyer. 
Je n'ai pas eu de minute perdue 

Car nous avions reçu des blessés à soigner. 

Je te laisse à penser l'ardeur de notre zèle : 
Ayant souffert, tu peux l'apprécier ; — 
Mais aujourd'hui pourtant ma main fidèle 

Peut te tracer ces mots pour me justifier, 

i3g 



LETTRES DE GUERRE 



Car tu m'accuses presque en ta dernière lettre ; 

En me taisant, je t'ai supplicié ! 

Parler aurait été pire, peut-être, 
Dans ces jours douloureux dont mon âme a saigné... 



Tu souffres, me dis-tu ; mais ton cœur se résigne 
Et ton cerveau commence à travailler f 
Cela ne trompe pas : c'est fort bon signe : 

Si tu peux composer, tu pourras oublier. — 



Le travail, c'est l'ami qui dans les jours d'angoisse 
Sait dissiper le noir qu'on veut broyer ; 
Qui, maîtrisant la douleur qui nous froisse, 

Suscite un nouveau but et le fait chatoyer. — 



SOUFFRANCE 



Nosplus cruels chagrins, à son toucher, s'endorment. 
Il captive et charme avant degayer 
Et, lentement, nos pensers se transforment : 

On se sent trop heureux pour oser s'effrayer. 



Travaille, mon Ami. — Sous de neuves images 
Tes yeux battront alors, extasiés. 
Ils forgeront des rêves, des mirages 

Et ces rêves, un jour, seront si familiers 



Qu'en toi leur vision demeurera profonde : 
Le mirage vivra vivifié. 

Morts, tes yeux verront. — Ils verront le mondd 
Ainsi que ton esprit l'aura colorié. 



141 



LETTRES DE GUERRE 



Travaille, mon Ami, — pour oublier les choses 

Dont la laideur a pu fhorrifier, 

— Et les gens qui t'ont fait souffrir sans causes; 
Travaille, tu le dois ; — il te faut oublier. 



Cette lettre est très brève, et tu l'as attendue.. . 

Depuis longtemps, je voulais l'envoyer. 

Je n'ai pas eu de minute perdue. 
Nous avions des blessés si tristes à soigner ! 



SOUFFRANCE 



LUI A ELLE 



Hôpital... Paris, 10 février 1915. 



Tes lettres, mon Amie, elles créaient mes joies, 
Mes espoirs les meilleurs, ma consolation ; 
Pourquoi donc aujourd'hui celle que tu m'envoies 
Fait-elle naître en moi la désolation ? 

En l'écoutant, je crois ouïr une autre femme 
Ayant moins de franchise et plus de volonté, 
N'osant pas m'avouer la rigueur de son âme, 
Me laissant son amour promis, — par charité. 



i43 



LETTRES DE GUERRE 



Car ces mots que j'entends, qui frappent mon oreille, 
Tous ces mots qu'on me lit, — sont écrits autrement ; 
Ta pensée aujourd'hui ne semble plus pareille, 
Et tu parais m'aimer moins amoureusement. 



Les mots ne trompent pas : ils ont une harmonie 
Dont l'écho monte aux sens voluptueusement, 
Qui vibre dans le cœur, s'accroît et s'amplifie, 
— Transmissible baiser de l'amante à l'amant ! 



Ëh bien ! Ces mois si froids que renferme ta lettre, 
Ils ne sont plus l'amour ! — Non ! — Ils sont l'amitié. 
Et moi, je t'aime tant I Je ne puis les admettre : 
Mieux vaut ne plus m'aimer que m'aimer par pitié ! 



ï44 



SOUFFRANCE 



Pourquoi m'avoir écrit, apprenant ma blessure : 
« Je t'aime, mon Ami, bien mieux que je t'aimais, » 
Si tu devais en moi tracer la meurtrissure 
Que laisse la tendresse éteinte à tout jamais 



Si tu ne m'aimes plus, dis-le moi sans mensonge : 
On peut ne plus aimer un homme dont les yeux, 
Irrévocablement, sont noyés dans le songe 
Que fait naître la femme invisible pour eux. 



On peut ne plus l'aimer cet homme, je l'affirme: 
Quoi ? Ton désir d'amour, ta grâce, ta gaîté, 
Tu les conserverais pour cet aveugle infirme, 
Pour ce fou qui croyait à ta fidélité ? 



i45 



10 



LETTRES DE GUtfRHE 



Quoi ? Ton charme prenant, ta force, ta jeunesse 
Tu les conserverais pour l'amant aux yeux morts ? 
Que t'importe un serment, un gage, une promesse, 
Des sentiments anciens et chaque jour plus forts? 



Que t'importe... Tu peux ne plus aimer cet homme : 
On n'aime bien que ceux qui donnent la fierté, 
Or moi, quelle fierté te donnerais-je en somme 
Traînant ma vie obscure, auprès de ta beauté ? 



★ 



En t'écrivant ainsi, suis je injuste ? — Peut-être 
Car j'attendais ta lettre ; elle n'arrivait pas, 
Et quand je la reçois et l'entends, cette lettre, 
Je n'y retrouve plus le même amour, hélas 1 



i46 



SOUFFRANCE 



Elle a peut-être été mal comprise ou mal lue, 
Et pourtant je la sais déjà toute, par cœur ; 
Elle ne contient pas la tendresse attendue, 
Et quand je la redis, cette lettre, j'ai peur I 



Oui, j'ai peur d'un malheur, peur d'une catastrophe.. 
Malgré moi, — crois-le bien, — je me suis exalté 
Mais je n'ai pas acquis lame d'un philosophe... 
Pardon pour les mots durs, pardon d'avoir douté. 



Je t'aime tant, vois-tu ! Ton amour, c'est ma vie. 
Avoir perdu mes yeux, je m'en consolerai ; 
Mais perdre ton amour et mes yeux, mon Amie, 
Et me sentir tout seul, dans du noir, j'en mourrai. 

147 



LETTRES DE GUERRE 



Je t'aime tant, vois-tu ! Pardonne ma franchise ; 

Je suis encor tremblant d'un indicible effroi 

Car ces mots qu'on m'a lus — c'est comme une hantise! — 

Ils me semblent écrits par une autre que toi ! 



i48 



SOUFFRANCE 



A LUI 



22 février 19 



Excusez, Monsieur, les mots que j'écris : 
Ils vous causeront la pire torture. 
Il faut cependant, — quand j'y réfléchis, — 
Que cesse à présent ma presque imposture. 

J'irai droit au but: j'ai vu qu'aujourd'hui 
Votre médecin vous trouve solide, 
Que vous marchez seul, sans le moindre appui, 
Et vous dirigeant des mains dans k vide. 



'49 



LEJTKhS DE GUMU E 



Si vos yeux sont morts, le corps est guéri, — 
Le corps est guéri, mais votre cœur souffre, — 
Et ce cœur qui souffre, il sera meurtri, — 
Et c'est moi qui vais le jeter au gouffre. 



Je sais votre amour et cette amitié 
Que je viens offrir, vous surprend peut-être; 
Je l'offre quand même — et non par pitié — 
Maintenant je puis la faire connaître. 



J'aurais fait pour vous, — pour vous éviter 
Ce nouveau chagrin, cette horrible peine — 
Tout ce qu'une femme ose ou peut tenter ! 
Et le coup fatal, c'est moi qui l'assène. 



i5o 



SOUFFRANCE 



Votre amie est morte. — On vous Ta caché ! — 

Morte à l'hôpital, morte d'une bombe 

Qui, par la fenêtre ayant ricoché, 

Devant ses blessés, vint creuser sa tombe. 



L'ordre était formel : il fallut mentir : 
Vous étiez si las, si faible, si pâle 
Qu'un semblable choc vous eût fait mourir. 
Toutes nous pleurions pour vous dans la salle. 



On vous le cachait depuis plus d'un mois 
Quand vous avez dit : « Elle est infidèle ! » 
Et, pour vous calmer, j'écrivis deux fois 
Deux lettres pour vous comme venant d'Elle ! 



i5i 



LETTRES DE GUERRE 



J'écrivis deux fois : je ne voulais pas, 
Sachant son amour, sachant sa tendresse, 
Que vous lui prêtiez sentiments ingrats ! 
Hélas, j'écrivis avec maladresse. 



Mes termes trop froids vous ont fait souffrir : 
Je n'ai pas osé vous livrer mon âme. ~~ 
Votre amour me hante et son souvenir ! 
Voulez-vous pleurer en mon cœur de femme ! 



Je vous sais tout seul, aveugle, orphelin ; 
Votre amie était mon amie aimée... 
Nous parlerons d'elle en notre chagrin... 
Vous me trouverez toujours dévouée... 



l52 



SOUFFRANCE 



Pardonnez, Monsieur, ma façon d'agir. 
Ne me jugez pas d'après mon audace 
Car les sentiments qu'on peut ressentir 
Sont défigurés quand la main les trace. 
— Votre cœur brisé doit battre et guérir : 
Par amour pour la Morte, il ne faut pas mourir. 



i53 



SOUFFRANCE 



A CELLE QUI N'EST PLUS ELLE 



Hôpital.. ., Paris, 4™ mars 1915. 



« Par amour pour la Morte, il ne faut pas mourir, » 
0 Femme, dites-vous ! — Pas mourir, Elle, morte ! 
Vivre de Son Souvenir 
Traînant ma vie à pleurer, à souffrir, 
Brisé de gloire et de douleur! Vivre! — Qu'importe 

tfn 



LETTRES DE GUERRE 



Voilà le premier cri de mon cœur révolté ! 
Et puis tout mon chagrin se concentre en mon âme : 
Son Souvenir est ma clarté ! 
Mon amour, ma douleur sont ma fierté. 
Et Morte, à ma façon, je L'aime encor, Madame ! 

Je juge mal sans doute en cet affreux moment ! 
— Etant comme une feuille au gré de la tempête — 
L'ardeur de votre dévouement : 
Votre lettre m'irrite en me calmant ! 
Oh ! Je voudrais dormir, —dormir comme une bête ! 

Merci pour vos conseils : je vivrai mutilé, 
Pour mon Pays, pour mon amour, pour ma vengeance ! 
Oui, merci pour votre amitié : 
Tout sentiment ne peut qu'être pitié, 
Maisle temps, — mieux que tout — apaise la souffrance. 



i56 



PATRIE 



l'ATHIK 



N'OUBLIEZ PAS!. . . 



Mai 1915. 



Infirmières du front, Infirmières des villes, 
— 0 Sœurs de charité, laïques et civiles ! — 
Mères qui m'entendez, Femmes de nos Soldats, 
Filles des rescapés des glorieux combats, 
Ecoutez-moi ! — Souvenez-vous 1 — N'oubliez pas ! 



i5g 



LETTRES DE GUERRE 



Elle est morte celle que j'aime. — Ils l'ont tuée 
Traîtreusement, en faisant choir de la nuée 
Leurs obus destructeurs, engins d'assassinats ! — 
Et moi je suis aveugle ! — 0 désespoir ! — Soldats 
Mes frères, vengez-moi, — tous — et n'oubliez pas ! 



Les lâches t'ont tuée, Amie, ô mon refuge 
En la nouvelle vie où je viens en transfuge 
Et je n'ai plus mes yeux pour pouvoir te venger, 
Mais j'ai du moins ma voix pour les encourager 
Ceux qui restent, et pour crier : N'oubliez pas ! 



Ils t'ont tuée, ô toi mon seul motif de vivre, 
Mon Aimée, — et j'ai cru ne pouvoir te survivre; 
Mais je surmonterai ma douleur en Français, 
En Soldat, pour clamer, même après le Succès ; 
Vous qui restez: N'oubliez pas ! N'oubliez pas ! 

160 



PAT HT S 



Femme sans mari, Mère sans fils, Fils sans père, 
Tous, Aveugles, Manchots, Bancals, Débris de guerre, 
Blessés, Evacués, Malades, Prisonniers, 
Vous tous qui reviendrez, tous qui que vous soyez : 
N'oubliez pas ! N'oubliez pas ! N'oubliez pas ! 



Oui, vivons ! Puissions-nous être un vivant symbole 
Lorsque le jour d'oubli voudra naître frivole. 
Vivons pour ce jour-là qui viendra, — car le Temps 
Use le souvenir des forfaits les plus grands — 
Pour crier haut : N'oublions pas ! N'oubliez pas ! 



Dieu nous avait appris le pardon des in jures, 
Dieu ne peut pardonner la traîtrise aux parjures 
Qui, pour armes, prenaient les gaz, le vitriol 
Et commandaient le meurtre et prônaient le viol ! — 
Regardez-nous ! - Souvenez-vous ! — N'oubliez pas ! 

161 

il 



LETTRES DE GUERRE 



« C'est ma façon, à moi, de te rester fidèle » 
(M'écrivais-tu jadis) ! — Je te prends pour modèle , 
Si je n'ai plus mes yeux, j'ai du moins la santé. — 
Oui, ne pas te survivre eut été lâcheté : 
J'ai ma voix, je crierai : 

« Français, n'oublions pas ! 



PATRTE 



PATRIE 



Oui j'ai donné mes yeux, j'ai donné mon Amie 
Pour te garder intact, patrimoine sacré, 
Héritage pour qui chaque homme sacrifie 
Son repos, son bonheur et, s'il le faut, sa vie ! 
J'ai donné mon amour, mes yeux à ma Patrie. . . 
La Patrie ô Symbole abstrait et vénéré. 



LETTRES DE GUERRE 



La Patrie ? Est-ce la maison du père, 
La terre où Ton naquit, la chambre où Ton rêvait ? 
Est-ce le champ que, tendrement, on cultivait, 
Le vieux clocher pointu dominant la chaumière, 

L'océan fourbe dont le chant grisait ? 



La Patrie ? Est-ce l'amour d'une mère 
Qui pleure et prie, et guette au foyer déserté ? 
Est-ce, pour l'orphelin, cet amour souhaité 
D'une femme qui vous chérit, que l'on vénère : 

L'amour profond basé sur la fierté ? 



La Patrie ? Est-ce l'hymne que Ton aime, 
Ce chant de nos aïeux naissant toujours nouveau, 
Ce chant de liberté montant toujours plus haut 
Qui vous prend à la gorge et fait pleurer quand même 

Tant chaque jour il vous semble plus beau ? 



164 



PATRIE 



La Patrie est plus encor ! — La Patrie 
C'est l'ensemble du sol conquis par vos exploits 
0 nos premiers aïeux, Celtes, Bretons, Gaulois : 
C'est la France vaillante, aujourd'hui si meurtrie, 

Luttant pour son Honneur et pour vos Droits ! 



La Patrie — ô Soldats — regardez son emblème : 
Bleu du Ciel, BlancdesMonU,Rougedu Sol — Drapeau ! 



Or, pour moi, ce Drapeau, c'est toi : Morte que j'aime, 

Car j'ai sous mes yeux clos ta vision suprême : 

Bleu des yeux, Blanc des dents, Sang Rouge sous ta peau ! 



Je vis. . . 

Et ton image est Patrie et Drapeau ! 



i65 



TABLE 



TABLE 



TABLE 



Préface. vu 

AMOUR 
Lui à Elle 

Ne te souvient-il pas que parfois je disais 3 

Elle à Lui 

Ne pense pas à moi lorsque tu partiras 7 

Lui à Elle 

C'en est fait, Tordre est là : demain matin je pars. . . 9 
Elle à Lui 

Je vais abandonner, mon Aimé, la demeure 11 

Je vais à l'hôpital pour tuer ma tristesse 15 

Lui à Elle 

Mais quel mal faisaient-ils en flirtant, mon Aimée. . . 19 



169 



TABLE 



GLOIRE-ANGOISSE 

Lui à Elle 

Paysages chéris, témoins de mon enfance 25 

Nous avons pris la garde, en avant, ce matin 27 

Celui que vous pleurez, Madame, est un héros 29 

Elle à Lui 

Je ne sais plus comment je vis 37 

Des bruits effroyables circulent 39 

Le recul est fini. Cette fois, c'est la lutte 41 

Oh ! Ce communiqué sublime, officiel 43 

Lui à Elle 

Je me demande, Amie, avec anxiété 47 

Elle à Lui 

Ta lettre arrive !... ô quelle joie < 51 

Lui à Elle 

Le crime est consommé. — La Cathédrale brûle !.. 53 
Elle à Lui 

Oui, c'en est fait : je suis partie 57 

Lui à Elle 

C'est pour vous que j'écris, Ames qui me sont chères. 63 

Enfant, — les mots sacrés de la sainte prière 71 

Aujourd'hui, traversant par hasard ce village 73 

Elle à Lui 

Ami, si tu savais 81 

Marie-Jeanne , 85 

170 



TABLK 



Lui à Elle 

Ce que je vois ? — Des champs incultes, des ruines. 91 

Elle à Lui 

J'ai besoin de te dire : « ô mon Aimé, je t'aime ». . 93 
Lui à Elle 

Nul ne peut ici-bas savoir sa destinée 97 

Je n'ai rien vu de la bataille 103 

SOUFFRANCE 
Lui à Elle 

0 mon Amour aimé, ma Tendresse, ma Vie 109 

Je souffre maintenant une torture affreuse 113 

Tu me disais, — t'en souvient-il ? 117 

Elle à Lui 

Je t'aime, mon Ami, bienmieuxque je t'aimais 119 

Lui à Elle 

Souvent je parais fort et je fais le bravache. . . 123 

Elle à lui 

Il est minuit, mon Bien-aimé : le tocsin sonne 127 

Lui à Elle 

Voici huit jours bientôt qu'elle m'est arrivée 131 

Pour Lui 

Gomme était fidèle 135 



171 



TABLK 



Lui à Elle 

Quoi, plus un mot d'amour quand je suis comme 
un lâche , 137 

Pour Lui 

Mon Ami, la voici cette lettre attendue 139 

Lui à Elle 

Tes lettres, mon Amie, elles créaient mes joies 143 

Pour Lui 

Excusez, Monsieur, les mots quej'écris 149 

A celle qui n'est plus Elle 
Par amour pour la Morte, il ne faut pas mourir. . . 155 

PATRIE 

N'oubliez pas ! 159 

Patrie 163 



i 72 

Poitiers. — Imp. G- ROY, 7, rue Victor-Hugo.